Berlin, 10 janvier 1861.—Hier a eu lieu la bénédiction solennelle des drapeaux. C'était une très belle et très imposante cérémonie, sous les bras étendus de Frédéric le Grand, au pied de sa statue, et devant le palais du Roi actuel. Les troupes se sont développées, les évolutions se sont faites avec la plus grande précision. Le jeu des drapeaux, s'abaissant et se relevant à la voix du pasteur, saluant le Roi dont la prestance se distinguait entre tous; les chants religieux, les vivats de la foule, toutes les Princesses en blanc sur le balcon et aux fenêtres du palais, tout cela faisait merveille; le soleil seul a manqué; il n'a pas daigné nous accorder le plus léger sourire; cependant, il ne neigeait pas, le brouillard était léger et la gelée imperceptible. Le blanc avait été mis exprès par ordre du Roi qui avait voulu faire cette politesse à l'armée. La Reine avait sa bonne grâce accoutumée. Le tout a duré trois heures.
Berlin, 22 janvier 1861.—La session des Chambres débute assez orageusement, du moins à celle des Députés; Vincke y règne; il est insolent, exigeant, il malmène les Ministres et ne sera satisfait que lorsqu'il sera président du Conseil à la place du prince de Hohenzollern. Celui-ci est malade, de mauvaise humeur, fatigué, ahuri, trouvant le Roi nerveux et démonté, la Reine impatiente, le Ministère désuni, la Chambre haute méfiante, la Chambre basse arrogante et hostile; au dedans, le pays inquiet et marchant sans boussole, car le pilote n'est nulle part; au dehors, des complications qui lui semblent inextricables.
Le Roi a de l'humeur contre tous et chacun, excepté contre le général de Manteuffel, qui, pour le moment, a le plus de crédit sur lui; il y a bien du monde pour s'en inquiéter. Le Ministère, du moins le comte Schwerin (ministre de l'Intérieur), qui est le doctrinaire le plus maladroit possible, commence à découvrir qu'il a été à la dérive; il voudrait s'arrêter, mais Vincke et consorts crient haro. Le ministre de la Guerre est du parti de la Croix. Chacun se méfie d'Auerswald dont le rôle d'anguille ne réussit auprès de personne. Le ministre des Finances, Patow, assez habile financier, déteste la noblesse et voudrait qu'elle portât le poids du jour.
Berlin, 26 janvier 1861.—On croit ici que le branle-bas de l'Allemagne (de par la France) est ajourné d'un an, au moins; que Garibaldi a renoncé à attaquer la Vénétie au printemps, qu'il a ajourné la révolution de Hongrie et des contrées slaves, et qu'on a fait prendre patience à l'Italie, en lui livrant Rome qui va être dévorée au premier jour, sans que cela fasse rien à ce gouvernement protestant (comme si ce n'était pas autant une question monarchique que religieuse). Socialement, l'hiver est et restera encore longtemps fort sérieux, pour ainsi dire nul; mais si les esprits sont assombris, je trouve les cœurs froids, comme les corps. On voit s'accomplir d'abominables et indignes actions comme on verrait sur la scène jouer un grand drame. Après la lecture de son journal du matin, on va patiner gaiement sur le canal de Thiergarten, et se coucher paisiblement après le journal du soir, sans se soucier des malheurs de tant d'êtres semblables à nous. Avec cela, la misère est grande; que de gens morts de froid et de faim!
J'ai une lettre de Paris qui me dit ceci: «Voici le probable sur le royaume de Naples. On croit que ce royaume, tel que l'avait Murat, sera donné au jeune Murat que vous avez vu à Berlin[ [335]; que l'Angleterre y consentira, à condition de prendre la Sicile; mais le Roi François II, lorsqu'il sera forcé de quitter Gaëte[ [336], pourrait bien se rendre en Sicile, où ses partisans deviennent chaque jour plus nombreux. Ces deux chances ont été admises par M. Thouvenel devant son beau-frère, de qui je le tiens[ [337].»
Le duc de Noailles m'écrit à la date du 23 janvier: «Nous avons demain notre belle séance académique, Guizot et Lacordaire. Les discours sont beaux, je les connais: celui du dominicain, très académique; il ne sort pas de son sujet Tocqueville, et ne fait aucune excursion, ni politique, ni religieuse, se complaisant assez dans la démocratie qui est forcément son sujet, et aussi son penchant; mais tout cela dit avec beaucoup d'art.
«Guizot est fort beau, le début un peu brusque. Il dit au Père Lacordaire (en termes académiques) qu'il l'aurait probablement fait brûler il y a trois cents ans; mais il le traite très bien; aussi, en sortant de la Commission, le Père lui a dit: «Ce ne sont pas des remerciements que je vous dois, c'est de la reconnaissance.»
Berlin, 1er février 1861.—La Cour de condoléance a eu très bel air hier. Le Roi s'est enfin décidé à assister la Reine de sa présence, et je pense qu'en définitive, il n'y aura pas eu de regret; car la Reine avait l'air très royal sous le dais et ses gestes étaient des plus nobles et des plus gracieux.
Il y a un mot de M. de Montalembert sur les défenseurs de Gaëte: «Au moins, nous pouvons dire comme dans les contes de fée: il y avait un roi et une reine.»
Berlin, 22 février 1861.—Les documents diplomatiques que nous apportent les journaux français[ [338] me font, en ce qui regarde l'Italie, l'effet d'être des chefs-d'œuvre d'embarras; on voit nager entre deux courants; on fait, puis on regrette; on essaie de mettre les apparences d'un côté, quand les réalités sont de l'autre; les brochures sont tantôt le supplément, tantôt le démenti des dépêches. Que sortira-t-il de cette confusion? probablement une nouvelle poussée révolutionnaire à la suite de laquelle on se mettra, tout en la reniant. Nous verrons le Corps législatif chercher à dire quelque chose qui ait l'air rassurant et qui, au fond, ne fasse obstacle à rien; et si le Sénat était plus net, j'en serais fort surprise.