Changarnier et Lamoricière, qui ont vu la Duchesse d'Orléans en Belgique, lui ont, à ce qu'il paraîtrait, fortement parlé pour la fusion. Je suppose qu'en Suisse elle entendra d'autres sons qui lui paraîtront plus harmonieux.

Carlsbad, 18 juillet 1852.—Voici deux faits dont l'exactitude m'est certifiée. Le Gouvernement français a trouvé très mauvais les honneurs rendus sur le territoire belge à Mme la Duchesse d'Orléans; il en a fait porter plainte, et on s'est confondu en excuses, disant que le maire de Liège entre autres avait agi sans ordres. En outre, l'Ambassadeur de France à Londres a reçu ordre de ne point se rendre à l'audience diplomatique que la Duchesse de Montpensier a donnée comme Infante d'Espagne au Corps diplomatique de Londres. L'Ambassadeur d'Espagne a fort ressenti ce procédé, et a déclaré qu'il ne mettrait plus le pied à l'Ambassade de France.

Teplitz, 2 août 1852.—La comtesse de Hahn-Hahn m'a écrit une lettre inattendue, dans laquelle elle m'annonce se dépouiller de tout ce qu'elle possède. Elle donne toute sa fortune à l'établissement du couvent du Bon-Pasteur, à Mayence, dans lequel elle prendra le voile[ [47]. Mais cette fortune ne suffit pas; elle quête pour achever cette œuvre, et elle commence par moi. Cette lettre figurera dans ma collection d'autographes, et c'est ce que j'en aime le mieux.

J'ai reçu aussi une lettre de la comtesse Mollien. Elle est en Angleterre, auprès de la Reine Marie-Amélie, et fait des tournées intéressantes avec cette Reine douée d'une force physique extraordinaire et d'une activité que le malheur ne peut détruire.

Le duc d'Aumale a acheté une propriété en Angleterre; je crois que c'est la maison que ses parents habitaient jadis à Twickenham. Il s'y établira à l'automne avec sa belle-mère[ [48], qui est venue rejoindre sa fille. Le prince de Joinville partira à l'automne avec femme et enfants pour l'Espagne; peut-être sa mère sera-t-elle du voyage. Les Nemours restent à Claremont. On paraît être là fort ignorant des projets de Mme la Duchesse d'Orléans.

Teplitz, 10 août 1852.—Sans nier l'incontestable talent de Mlle Rachel, qui est maintenant à Bade, sa belle prononciation, sa physionomie expressive, ses gestes gracieux, ses inspirations heureuses, je dois dire qu'elle ne ma jamais entraînée. Elle est trop étudiée; tout est calculé à l'avance, minutieusement calculé; et la preuve, c'est qu'elle joue chaque rôle toujours de la même manière; même geste, même intonation, même accent, même cri placé au même instant. C'est une page notée, et c'est là aussi ce qui fait qu'à la seconde ou troisième fois qu'on l'a vue dans le même rôle, elle paraît extrêmement monotone. Mais ce sont de ces aveux qu'il ne faut faire qu'à huis clos. Quant à la comédie, dans laquelle je l'ai vue aussi s'essayer, elle m'a déplu; elle y est sèche et trop risquée à la fois, à cent pieds au-dessous de Mlle Mars, dont la grâce, le bon goût et les nuances fines étaient si remarquables.

Teplitz, 18 août 1852.—La rentrée de l'Empereur d'Autriche à Vienne a été quelque chose de merveilleux[ [49]. La Capitale a voulu effacer, par cette réception, les mauvais souvenirs de 1848, et ne pas rester en arrière des ovations de la Hongrie. Au débarcadère, il y avait soixante mille personnes rassemblées autour de l'estrade préparée où le Corps municipal a harangué l'Empereur. Toutes les corporations ont fait haie jusqu'à l'église Saint-Étienne; les maisons étaient pavoisées, les fenêtres se payaient jusqu'à cent francs chacune; les dames qui les occupaient étaient en brillantes toilettes. Sur la place Saint-Étienne, le Métropolitain, croix en tête, harangua Sa Majesté, entourée non seulement de tout le clergé régulier de la ville, mais encore de toutes les communautés religieuses, si nombreuses à Vienne. Te Deum ensuite dans la cathédrale. Il faisait obscur quand on est sorti, car il était déjà six heures du soir quand l'Empereur était arrivé au débarcadère. En sortant de l'église, il a trouvé Vienne nageant dans la lumière, de toutes les tours des différentes églises, des feux de Bengale. Tous les édifices publics et privés illuminés a giorno, devises, transparents, cris, vivats, applaudissements, rien n'y a manqué. Le jeune Empereur a passé deux heures à se promener, en calèche découverte, dans les rues, toujours au pas, à cause de la foule qui se pressait autour de la voiture.

Sagan, 2 septembre 1852.—J'ai quitté Teplitz, à tout prendre, contente de l'effet des bains et douches, et satisfaite du repos et de l'air doux et léger de cet agréable lieu. Je suis rentrée hier dans mon home où j'ai trouvé tout en bon ordre.

On m'écrit que le Président donne à Saint-Cloud des fêtes à la Louis XIV. Il y a des loteries de bijoux pour les dames, où la princesse Schœnbourg a gagné une bague en pierreries valant cinq cents francs. Je ne sais si, à sa place, cela me plairait.

Sagan, 18 septembre 1852.—La mort du duc de Wellington m'a saisie péniblement. Je lui étais restée fort reconnaissante de son fidèle souvenir pour mon oncle, et de sa constante bienveillance pour moi. Comme notre misérable époque va s'appauvrissant! Les derniers astres s'évanouissent, pour rendre les ténèbres de plus en plus profondes.