Sagan, 26 septembre 1852.—La France va donc devenir impériale. Mme la Duchesse d'Orléans l'aura bien voulu, et j'avais bien raison de lui dire à Eisenach: «Madame, vous jouez le jeu du Président.» Du reste, cette France, si près l'année dernière d'entendre crier: Vive la République démocratique et sociale, s'égosille à présent, par terreur, à crier: Vive l'Empereur! Du moins, si Louis-Napoléon étouffe le monstre du socialisme, il faudra reconnaître en lui, une fois de plus, le doigt sauveur de la Providence[ [50].
Nuremberg, 19 octobre 1852.—Après avoir passé quelques jours à Potsdam, j'en suis partie le 17 après-midi pour aller coucher à Leipzig, et hier j'ai fait, en quinze pénibles heures de chemin de fer, le long et ennuyeux trajet de Leipzig ici, par une gelée blanche qui ne s'est pas même évanouie devant un tardif et pâle soleil. La jolie et intéressante contrée s'apercevait à peine à travers les fenêtres ternies. Je resterai aujourd'hui ici pour rafraîchir mes souvenirs de Nuremberg. Demain, je compte être à Munich, puis me diriger sur Nice.
1853
Nice, 5 janvier 1853.—Je trouve, dans une lettre de Paris, de Mme Louis de Talleyrand, une phrase qui me paraît juste: «On respire ici sous l'oppression, tant l'anarchie a fatigué, mais on en prévoit le retour, et la tristesse domine, au fond, tous les esprits non officiels.»
J'ai achevé les Mémoires de Cosnac. Si des deux volumes on en faisait un seul, il pourrait être des plus piquants, car il s'y trouve quelques coins de coulisses qui n'étaient point encore venus jusqu'à nous. Puis l'auteur était évidemment un esprit fin, prompt, vif, original, hardi, libre d'allures, par hauteur plus que par licence, ce qui le plaçait presque au niveau de ceux de qui dépendait sa fortune. La charmante Henriette d'Angleterre y paraît sous le jour le plus touchant[ [51].
Mes lettres de Berlin disent que, pour la politique générale, le voyage de l'Empereur d'Autriche y a fait merveille, mais que pour la question douanière elle n'a pas fait un pas. La cuisine parlementaire qui se fait en ce moment à Berlin y cause une grande agitation; on en est ému et inquiet.
Nice, 8 janvier 1853.—Dans l'Indépendance du 3 janvier se trouve la liste officielle des sénateurs: Mouchy, La Rochejaquelein et Pastoret étonnent! La Maison Impériale y est aussi; du moins, est-elle toute prise dans les sommités bonapartistes, il n'y a rien à y reprendre.
Mon fils Alexandre[ [52], qui est arrivé hier, et la poste m'ont apporté de Paris une quantité de lettres, dont je vais donner quelques extraits: 1o «Ici on se querelle, on se boude, l'hiver est triste; notre pauvre société française n'existe plus; il n'y a plus un salon possible; chacun vit dans son coin. Vous aurez vu les noms des grandes et premières charges avec leurs énormes cumulants, traitements, dans les gazettes. Voici ceux des chambellans: MM. de Flamarens, d'Arjuzon, de Quitry, Walsch, de Belmont, et quelques autres encore que j'oublie en ce moment. Chaque chambellan aura un traitement de dix mille francs. Il n'y aura plus de Clichy pour les sénateurs, leur prison sera le Luxembourg.»
2o «Vous aurez vu les grandes charges de la Maison Impériale. Elles ont amené la démission de sénateur du prince de Wagram, qui s'attendait à être Grand-Veneur, son père l'ayant été sous l'Empire, et le fils connaissant mieux que personne la vénerie.