Sagan, 4 octobre 1853.—Lady Westmorland me mande de Vienne en date du 2: «Mon mari est revenu d'Olmütz, avant-hier au soir, enchanté de son séjour, et surtout très content de ses conversations avec l'Empereur Nicolas, et de la modération de ses intentions pacifiques dont il a donné des preuves incontestables. Hier donc, nous étions un peu remontés, en espérant une solution, mais aujourd'hui, nous avons une dépêche télégraphique de Constantinople du 25, qui annonce que le Sultan, poussé par le Divan, s'est décidé à déclarer la guerre, malgré l'avis des quatre représentants[ [89]. Dieu sait si cet événement ne fera pas peur à nos commerçants en Angleterre, et n'arrêtera pas un peu les cris furibonds de ces odieuses gazettes qui poussent à la guerre depuis si longtemps.»
Sagan, 14 octobre 1853.—Voici l'extrait d'une lettre que le baron de Humboldt m'écrit de Berlin, en date d'hier: «Pourquoi le Czar est-il venu ici? Dans quel but? Qu'est-ce que cela lui rapporte? Je l'ai vu arriver, figure de marbre de Paros, un peu vieillie avec de rares velléités d'animation bienveillante; j'ai reçu trois poignées de main en trois jours; de l'inquiétude dans le regard scrutateur et morose: en général, de la politesse soutenue, mais glaciale. Je l'ai vu partir dans le vestibule de Sans-Souci, couvrir aux adieux la Reine de ses baisers, embrasser le Wachtmeister[ [90] puis revenir encore et embrasser la Reine. J'ai résisté, pour ma part, à l'attendrissement. Je pense qu'il avait un vif intérêt à faire croire aux Tuileries, à Londres et aux Dardanelles que les trois puissances du Nord étaient plus familièrement d'accord que jamais, de faire une politesse à notre Reine et de s'assurer de son appui, de gagner huit à dix jours de temps pour avoir des nouvelles de Constantinople, et de s'assurer avant tout de l'impression que les vagues pourparlers d'Olmütz, renouvelés plus vaguement encore à Varsovie (sans la moindre coopération de Manteuffel qui, en Cincinnatus vertueux, était allé visiter ses choux de Lusace), avait produite à Londres.
«Il paraît que le Czar a préféré la voie de terre pour avoir la possibilité, si quelque nouvelle importante arrivait, de retourner sur ses pas, à Kiew et à Odessa. Au départ de l'Empereur Nicolas, il n'y avait de Constantinople que des nouvelles du 26: ce matin, il en est arrivé par télégraphe électrique du 2 octobre, confirmant simplement la nouvelle que si, dans quarante jours, les troupes russes n'évacuaient pas, ce qui, sans doute, restera paisiblement en leur possession jusqu'en mai 1854, on ferait une déclaration de guerre, ce qui, dans le nouveau dictionnaire diplomatique, ne dit aucunement qu'il y aura guerre.
«Le Ministre de la guerre Bonin a été l'objet de grandes froideurs. M. de Manteuffel a beaucoup insisté sur la neutralité de la Prusse; cependant, le Czar est parti avec la ferme persuasion que si la guerre se faisait effectivement, la Prusse lui viendrait en aide, et je crois qu'il ne se trompe pas. Notre excellent Roi me paraît soucieux.
«L'homme qui, aux Tuileries, ne parle pas, mais rumine d'autant plus, est bien aise de la rupture des traités, de ces provinces occupées qui semblent lui donner des droits analogues; sa haine personnelle et politique est dirigée de plus en plus contre la Belgique. La pusillanimité de Léopold lui fait espérer qu'en cédant le nord du Brabant et Anvers à sa douce alliée la Hollande, il pourra occuper la Belgique proprement dite, sans que les fureurs dynastiques de Windsor osent pousser à la guerre ce bon peuple, qui ne veut pas voir troubler son commerce et qui, dans l'occupation d'Anvers par la Hollande, verrait s'évanouir toute rivalité dangereuse. On prouvera, par un manifeste, que l'hydre de la révolution ne sera vaincue qu'autant que les libertés belges ne serviront plus d'abominable contraste aux douceurs angéliques du gouvernement absolu des Tuileries.
«Radowitz est au plus mal; c'est un rétrécissement organique des intestins, d'affreux vomissements en sont le résultat.
«A Glienicke, on rêve noces et festins; on a jeté les yeux sur l'agréable jeune Princesse de Dessau; le Prince Frédéric-Charles, dans sa silencieuse chasteté, paraît peu empressé d'abandonner le culte de la caserne.»
La duchesse d'Albuféra m'écrit de Paris, en date du 10: «Pensez-vous que la réunion de Varsovie aura amené quelque solution satisfaisante à l'interminable affaire d'Orient? Chacun a bien assez à faire chez soi pour se tenir tranquille au dehors. Nous avons ici bien des ennemis intérieurs par la cherté du pain; il faut s'attendre à un hiver très difficile; les quêtes et les pauvres vont pleuvoir; la Ville de Paris fait un sacrifice de quarante-deux mille francs par jour pour tenir le pain à un prix raisonnable. Comme elle s'est fort endettée par tous les embellissements qu'elle fait de tous côtés, elle va nous cribler d'impôts: voitures, chevaux, domestiques, pianos; tout ce qui est luxe va payer. Le résultat ne sera pas ce qu'on croit: on ira à pied, on renverra la moitié des domestiques et on ne fera plus de musique. Les fortunes de Paris sont trop médiocres pour pouvoir faire face à tout.»
Sagan, 21 octobre 1853.—Voici l'extrait d'une lettre que lady Westmorland m'écrit de Vienne en date du 19:
«Nous sommes dans un état de stagnation et d'attente, quant à la politique. La déclaration de guerre de la Porte met nécessairement fin à toutes les négociations pour empêcher la guerre. Maintenant, il faut tâcher de faire la paix; mais pour commencer cette tâche, on attend de savoir de quelle manière l'Empereur Nicolas aura reçu la déclaration de guerre. Je crois qu'il ne serait pas difficile d'arranger une paix, comme il aurait été facile d'empêcher la guerre, si l'on n'avait affaire de tous côtés qu'à des médiocrités. Celui qui me paraît avoir le plus d'habileté, c'est Drouyn de l'Huys; Buol, comme mon cousin[ [91] à Londres, sont de bonne foi, désirent le bien, ne manquent pas d'esprit, mais sont tous deux de seconde rate[ [92] quand il s'agit de diriger une grande affaire.