«Nesselrode a commis des bévues incroyables; il faut que l'âge l'ait paralysé; au fond, c'est lui qui a tout gâté en donnant raison à cet esprit intrigant, haineux, rancuneux de Stratford Canning, qui a commencé tout le mal par ses perfides conseils à Constantinople, et qui aurait été désavoué et bafoué partout, si la stupide dépêche de Nesselrode n'eût tout embrouillé de nouveau[ [93].

«On me paraît singulièrement tranquille à Vienne; on y est persuadé que les hostilités ne peuvent commencer avant le printemps et que nous avons six mois pour négocier. Je ne partage pas cette sécurité, et je m'attends après le 24 à quelque coup de main. Une fois un coup de canon tiré, qu'arrivera-t-il? En Angleterre, les gens raisonnables n'osent pas résister à la presse radicale. Le Cabinet voit très bien les dangers de cette guerre, mais il n'a pas le courage de résister aux fureurs de la populace, qu'on a la faiblesse de prendre pour l'opinion publique; celle-ci, dans les classes honorables, n'est rien moins que guerroyante. Mon oncle[ [94] avait raison quand il prévoyait, avec douleur, l'importance que le Reform-Bill donnerait aux masses ignorantes. L'union de notre Cabinet avec Louis-Napoléon est des plus intime; Louis-Napoléon y tient beaucoup, il fait toutes les concessions que nous demandons.» Cela durera-t-il? je ne m'y fie pas trop.

Sagan, 23 octobre 1853.—On m'écrit de Paris ce qui suit: «Je ne crois pas à la guerre; l'Empereur Louis-Napoléon ne la désire pas et fera tout son possible pour l'éviter. Nous avons déjà la disette ou à peu près, de grands embarras financiers, d'immenses travaux entrepris de tous côtés. Ce serait la ruine de la France au moment où on jouit du repos et du bien-être qui suivent de grandes agitations. L'Angleterre n'est pas franche, son Cabinet ne se soucie pas de tirer le canon; mais, pour se maintenir et plaire à l'esprit public, irrité contre la Russie, il joue un jeu dangereux qui pourrait nous entraîner plus loin qu'on ne le compte. Quant aux Turcs, ils sont comme l'Ibrahim de Racine, indignes de vivre et de mourir[ [95], et je ne m'intéresse à eux que par rapport à la secousse européenne.

«On me dit que la Grande-Duchesse Stéphanie arrive aujourd'hui à Compiègne, où toute la Cour est réunie. Notre Impératrice est jolie, frivole, insignifiante et stérile; son mari en est encore amoureux, mais la dernière qualité, parmi celles que je vous ai énumérées, ne le flatte pas.»

Sagan, 8 novembre 1853.—Le nouvel évêque de Breslau[ [96], arrivé ici avant-hier, est parti après le déjeuner; il avait, la veille, officié pontificalement dans la grande église; et hier, il l'a fait dans l'église de Sainte-Croix qui lui a plu singulièrement. Ma maison ressemblait à un séminaire, tant il y avait de soutanes. Le Prince-Évêque a été fort aimable pour tous, prenant intérêt aux personnes et aux choses. Durant son séjour, nous avons eu, lui et moi, en trois fois, quatre heures de conversation, seul à seule, fort instructives et intéressantes. Moins prince de l'Église, moins imposant et moins homme du monde, aimable et attrayant que son prédécesseur, il a autant d'esprit, plus de calme sur certaines choses et plus d'activité pour d'autres, une piété égale, une éloquence écrite et parlée analogue, et tout aussi remarquable: bref, c'est un homme très distingué et très apostolique.

Sagan, 15 novembre 1853.—Lady Westmorland me mande ce qui suit: «Les affaires me peinent et m'indignent, car, pendant que nous nous disputons sur des formes et des mots, le sang coule et qui sait combien? Quand je dis nous, je parle de nos gouvernements, car on ne peut être plus unis, plus en confiance réciproque, plus sincèrement dévoués à faire le bien que ne le sont les quatre qui travaillent ici; mais il y en a trois qui n'ont pas les coudes libres, et de là vient toute la difficulté de faire un arrangement quelconque.

«Il paraît certain qu'on s'est battu le 3 ou le 4, et qu'il y a eu beaucoup de morts et de blessés, mais qu'il reste fort incertain qui a eu le dessus. Un rapport dit que les Turcs ont maintenu leur position à Oltenitza et que les Russes se sont retirés; un autre dit que les Russes ont fait reculer les Turcs[ [97]

Il paraît que le Père André Bobola qu'on vient de béatifier à Rome, et qui a été un jésuite polonais, martyrisé par les Russes, il y a deux cents ans, est l'objet d'une grande humeur de l'Empereur Nicolas, et voici à quelle occasion: Une tradition ancienne rapporte que, lorsque l'Église honorera particulièrement le Père Bobola, de grands malheurs frapperont la Russie et que le sang y coulera. Cette tradition est fort connue dans le Nord. L'Empereur ne l'ignore pas, et si peu qu'il a tâché d'entraver à Rome cette béatification. Des prêtres lithuaniens, auxquels les consulteurs des Rites ont écrit, pour avoir leurs témoignages sur les miracles et le martyre du Bienheureux, et qui ne les ont pas refusés à Rome, ont été déportés en Sibérie.»

Sagan, 21 novembre 1853.—Le dernier ouvrage de Cousin dont j'entends parler est un volume philosophique[ [98] dont le but serait de mettre d'accord ses écrits d'autrefois avec ses pensées actuelles qui semblent, Dieu merci, suivre un tout autre cours. Mais à quoi bon? nous perdons tant de bonnes choses sur la route de la vie, qu'il est bien naturel de nous défaire des mauvaises. Ne serait-il pas plus digne du vrai philosophe chrétien d'en convenir tout simplement ou, mieux encore, de ne pas en fatiguer le public, que cela n'intéresse guère et de continuer l'histoire de Mme de Longueville qui charme tout le monde.

Je voudrais bien que Villemain fît enfin paraître son Grégoire VII[ [99], ce serait une bien bonne lecture pour mes solitudes; mais, je crains fort que le grand Pontife ne soit pas au bout de ses malheurs, et qu'il ne reste encore captif.