On dit que M. de Lamartine est très malade. Sa santé ne pourrait alors se comparer qu'à sa fortune et à sa renommée.
Je voudrais connaître quelque livre attachant qui me fasse passer les langueurs de ma chaise longue; ce ne seront pas les trois derniers volumes de l'histoire que M. Thiers a écrite sous l'empire de si déplorables passions. La muse de l'ingratitude l'a déplorablement inspiré[ [100]. Heureusement qu'il ne suffit pas d'avoir du talent pour faire ou défaire des renommées; elles subsistent par elles-mêmes et résistent aux folles apothéoses, comme aux iniques et ingrats dénigrements.
Sagan, 10 décembre 1853.—Le duc de Noailles m'écrit ce qui suit de Paris: «Je suis fort tourmenté de ce qui va se passer à Eisenach. On y a expédié quelqu'un de Paris pour empêcher Mme la Duchesse d'Orléans de recevoir le duc de Nemours, revenant de Frohsdorf. Je veux espérer que l'entrevue aura eu lieu avant l'arrivée du messager. Le Comte de Chambord et le duc de Nemours ont été ravis l'un de l'autre. Peut-être est-ce un bonheur que la Veuve se tienne en dehors; elle aurait plutôt compliqué, entravé, rendu l'entente plus difficile; car elle n'y aurait pas été assez naturellement, assez simplement. Tout ce qu'on lui demande, c'est de ne rien compromettre, de ne rien gâter; qu'elle reste isolée, si elle le veut, mais qu'elle n'intrigue pas, qu'elle reste passive; elle arrivera plus tard à se soumettre. En attendant, les autres s'entendent mieux tout seuls sans elle.»
Sagan, 11 décembre 1853.—Des lettres que je viens de recevoir me donnent quelques petites notions, dont voici l'extrait: «Il me paraît qu'en ce moment l'Angleterre et la France consentent à une Conférence ou Congrès à Vienne, où tous les Cabinets (turc et russe compris), régleraient de concert l'affaire d'Orient, avec protocole ouvert et s'intitulant, dès l'article premier: Affaire européenne. Si la Russie y consent, on pourra y forcer les Turcs; mais la question est de savoir si elle y consentira et si elle peut sortir de cette affaire sur un échec moral, comme celui-là? car, dans les circonstances actuelles, c'en serait un ... Mais si la Russie n'y consent pas, j'ai lieu de croire que l'Autriche ne poussera pas plus loin le dévouement et la reconnaissance, et qu'elle se séparerait alors de la Russie. Or, si l'Autriche se sépare de cette puissance et se réunit plus ou moins activement à la France et à l'Angleterre, la guerre générale ne serait plus possible.»
«Les Cousins ont été contents l'un de l'autre à Frohsdorf, et les Cousines aussi; j'ai pu jeter un regard sur des lettres qui l'attestent. Le Comte de Chambord a été particulièrement ravi de sa cousine Clémentine de Cobourg et a dit: «J'ai vu enfin une princesse française.» Le duc de Nemours, qui s'était rendu près de Mme la Duchesse d'Orléans pour lui tout expliquer, n'a pas été reçu par elle, et elle a même empêché ses fils de voir leur oncle.
«Il m'est revenu que M. Thiers n'approuvait pas l'entente entre les deux branches, mais qu'il l'acceptait, et il ajoute qu'il est persuadé qu'à sa majorité le comte de Paris imitera l'exemple du duc de Nemours. M. Thiers, à ce qu'on m'assure, n'aime pas la branche aînée, mais il hait, avant tout, ce qui gouverne aujourd'hui.»
Sagan, 23 décembre 1853.—Lady Westmorland me mande ceci: «Mon impression est que lord Palmerston produira une secousse qui fera crouler la machine[ [101]. Je crois que Stratford Canning, qui a fait tant de mal, fait à présent des efforts sincères pour l'arrêter; mais je doute de son pouvoir à calmer ce qu'il a fomenté et suscité.»
M. de Radowitz est mort, après de longues et poignantes douleurs, d'une maladie analogue à celle du feu Cardinal Prince-Évêque de Breslau. Certes, je n'aimais pas l'influence politique de M. de Radowitz sur le Roi, influence qui, à une époque donnée, a porté grand dommage à son gouvernement; mais sa mort n'en est pas moins regrettable, aujourd'hui qu'il n'était plus ministre. C'était, dans la vie privée, un homme des plus honorables; ses facultés intellectuelles, sa science, sa prodigieuse mémoire, son aptitude dans toutes les branches, excepté la politique, en faisaient un être à part de la plus rare distinction; il y a, en ce moment, si peu d'hommes qui s'élèvent au-dessus de la médiocrité, qu'on ne saurait trop regretter les deux ou trois âmes qui dominent encore de fort marécageuses vallées. La Prusse perd, en moins d'un an, deux appuis du catholicisme, si cruellement battu en brèche par l'insidieux piétisme protestant: le cardinal de Diepenbrock et M. de Radowitz. Ce dernier était ferme dans sa foi, et son crédit auprès du Roi était un appui pour ses coreligionnaires. Dieu veut nous ôter notre dernier «chevet», mais pour continuer avec Bossuet, il faut ajouter: «Puis il agit.» Espérons donc qu'à travers tant de pertes et d'attaques, l'Église triomphera et qu'elle se montrera d'autant plus forte, qu'elle aura moins d'appui. Le Roi sera personnellement très affligé de la perte d'un homme avec lequel la tournure particulière de son esprit et de son imagination trouvait une pâture toujours abondante.
Sagan, 31 décembre 1853.—M. de Humboldt m'écrit ce qui suit de Berlin: «La mort de Radowitz est un événement qui sans doute affecte le Monarque; mais on dit qu'un mémoire de Radowitz, que le Roi lui avait demandé sur les changements à introduire dans la Constitution, quelque temps avant sa maladie, a été si libéral et blâmant si franchement ce que l'on fait réactionnairement, qu'il s'en était suivi quelque froideur; cela expliquerait le calme royal pendant la maladie et les visites rares et tardives faites au moribond.
«La famille Radowitz en a été très affligée et moi-même, j'en ai été très surpris. Pour les personnes qui ont regardé l'excentricité des conseils de Radowitz comme peu utiles auprès d'un Roi à imagination mobile (par exemple la Reine), elles doivent trouver cette mort un accident très commode.