«L'homme était doué d'une puissante intelligence, d'une noble nature, sincère, consciencieux, vertueux, mais voulant toujours l'impossible. De formes arrogantes, offrant un mélange bizarre d'aristocratie et de théologie, appartenant au moyen âge, fortement saupoudré du libéralisme le plus moderne, sermonnant avec talent, mais incapable de causer, doux et aimable dans son intérieur où il était déifié.
«Le Roi se flatte que les éclatantes victoires remportées par les Russes vont disposer l'Empereur, son auguste beau-frère, aux idées pacifiques; moi, je crains, au contraire, l'engouement et le fanatisme du parti ultra-russe, ainsi que l'influence du clergé grec; je crains aussi le désespoir des Turcs qui leur inspirerait de fatales violences[ [102].
«Deux mystères occupent ici la faible partie du public qui en a eu vent, jusqu'à présent. La mission d'Albert Pourtalès à Londres et la course rapide que Bunsen a faite pour affaires politiques, à Paris, dont il est, du reste, déjà revenu[ [103]. Quel peut avoir été le but de ce voyage d'un ministre de Prusse à Paris, si ce n'est pour disposer les Tuileries favorablement pour Saint-Pétersbourg? mais alors, comment employer Bunsen, la bête noire de Brunnow et de la Russie? Vous avez très bien deviné, comme toujours, quel était le but de lord Palmerston!
«Il est rentré plus puissant que jamais, et le mot prononcé lors de sa retraite dans le Moniteur officiel de France, prouve qu'il mettra les fers au feu, conjointement avec l'homme taciturne des Tuileries. L'idée d'occuper la mer Noire, comme on occupe la terre ferme, de montrer les dents sans se battre, me paraît une folie insigne[ [104].»
Voici donc le Prince Albert qui paraît en arriver, quoiqu'un peu plus tard, au même point que jadis son oncle Léopold: c'est-à-dire d'être détesté en Angleterre pour ses ambitieuses influences[ [105]. On croit qu'il fera une course, soit à Cobourg, soit à Lisbonne, pour se soustraire aux avanies que lui destine le Mob[ [106].
1854
Sagan, 5 janvier 1854.—Lady Westmorland m'écrit de Vienne du 3: «Cette nouvelle année s'ouvre bien tristement. Je ne vois pas de possibilité de paix depuis la déclaration qui accompagne l'envoi des flottes dans la mer Noire. Cette pièce est venue briser l'espoir que nous avions d'un bon résultat aux démarches faites par les quatre Puissances réunies, et auxquelles la réponse n'est point encore arrivée de Constantinople.»
Sagan, 7 janvier 1854.—J'ai lu les cent premières pages de l'ouvrage de Villemain intitulé: Souvenirs historiques et littéraires[ [107]. Assurément, je suis ravie du style, des pensées, des jugements. Seulement, comme j'ai connu M. de Narbonne, je m'avise de penser et même de dire, tout bas, que Villemain s'est amusé à fabriquer un M. de Narbonne. Le véritable était autre. Mais à une époque où on dit et où on croit du mal de tout le monde, même de ceux auxquels on a été le plus redevable, on est bien aise de voir quelqu'un trompé par la louange. Du reste, l'erreur n'est certainement pas involontaire: c'est un cadre bien choisi et spirituellement rempli pour stigmatiser le présent qui déplaît, à juste titre, par le contraste avec le passé. Pour ce qui regarde les passages sur M. de Talleyrand, j'aurais voulu une impartialité moins absolue. Le jugement est sans haine, sans aigreur, peut-être même sans injustice; mais aussi, il est sans faveur, et fort en deçà, comme bienveillance, de la part que M. Villemain fait à M. de Talleyrand dans les pages si belles que l'ingratitude de Thiers lui a inspirées. Villemain touche même à l'injustice en représentant M. de Talleyrand comme beaucoup plus insouciant et froid pour ses amis, qu'il ne l'était en effet. Je me souviens, du reste, fort bien que M. de Narbonne et M. de Choiseul se plaignaient que leur ancien camarade de collège leur rendait bien moins de services qu'à Montrond, Sainte-Foix et Cie. Certes, M. de Talleyrand avait tort de se laisser arracher pieds et ailes par des gens tarés; mais M. de Choiseul oubliait cinquante mille francs qu'il devait à mon oncle, et dont celui-ci a fait généreusement remise à sa succession; et, quant à M. de Narbonne, qu'il trouvait spirituel causeur et aimable convive, il n'en faisait aucun cas comme homme politique, ni même comme homme privé. M. de Talleyrand prétendait que Mme de Staël faisait ses discours pendant son ministère de la guerre, même ses rapports sur l'état de l'armée et des forteresses; il avait mille contes plaisants à ce sujet.
M. de Narbonne a longtemps vécu des privations que s'imposaient la généreuse abnégation et l'aveugle dévouement de la vicomtesse de Laval, dont M. de Narbonne acceptait les sacrifices sans ménager son amie, ni dans ses propos, ni dans ses actions. M. de Narbonne a laissé des dettes à Vienne, que M. de Talleyrand, lors du Congrès, s'est hâté de payer pour ne pas ébruiter des désordres qui auraient souillé la mémoire de son ami d'enfance. Voilà ce que Villemain ignore sans doute, et qu'il n'eût pas été à propos de citer; seulement, la froideur qu'il reproche à M. de Talleyrand n'était pas réelle, ou s'il en éprouvait pour M. de Narbonne, elle était motivée.