Des trois amis, que j'ai connus d'assez près pour les juger, quoique je fusse fort jeune encore, lors de la mort de M. de Narbonne, le plus aimable, le plus simple, celui dont le goût était le plus fin et les façons les plus nobles, était assurément M. de Talleyrand, et cela à grande distance.

M. de Choiseul qui, tout d'abord, à mon arrivée en France, quand j'avais quinze ans, m'avait prise en amitié, prédisait à M. de Talleyrand, qui ne s'en doutait pas, que j'avais de l'esprit et que je serais distinguée un jour. M. de Choiseul que j'aimais et qui a passé beaucoup de temps chez moi, à Rosny et à Paris, M. de Choiseul était le plus instruit des trois, d'un commerce sûr, d'une conversation un peu trop abondante pour être vive, mais toujours instructive et attachante, sans éclat, mais du goût d'ailleurs le plus irréprochable. Celui de M. de Narbonne était souvent fort risqué, surtout avec les jeunes femmes, il aimait les antithèses et visait à l'effet; il brillantait trop. A un âge où il aurait été plus convenable d'imiter les allures paternelles de M. de Choiseul, il conservait celles qui jadis lui avaient valu des succès d'un autre genre.

Je me souviens qu'il avait pris à tâche de m'éblouir, il ne parvenait qu'à m'embarrasser. Un jour, à un petit dîner chez ma mère, où chacun entendait ce que disaient les autres, M. de Narbonne se mit à me faire des compliments très directs, mais sous la forme de contre-vérités, parlant de mes petits yeux, de mes airs à la fois gauches et féroces, etc. Je ne comprenais pas bien, et mes dix-sept ans ne trouvaient pas de répliques à une langue dont le dictionnaire était fermé pour moi. M. de Talleyrand me prit en pitié, ou plutôt, bien aise de donner un coup de patte à M. de Narbonne, il reprit tout haut: «Tais-toi, Narbonne, Mme de Périgord est trop jeune pour te comprendre et trop allemande pour t'apprécier.» Parler de ma jeunesse était une critique pour l'un, parler de mon allemanderie une critique pour l'autre. Il y en avait donc pour chacun, mais même, en me laissant arracher plume de mon aile, je sus gré à mon oncle de m'avoir délivrée de mon persécuteur.

Les hommes de cette époque, et j'en ai encore vu et connu plus d'un, m'ont toujours semblé mettre bien plus leur esprit dans la conversation que dans leurs actions, leurs affaires et leurs correspondances privées.

Sagan, 9 janvier 1854.—Je suis à moitié du livre de Villemain; j'y trouve un peu trop de conversation faite. Il est évident que si le fond des pensées, des opinions est exact, que, si même quelques expressions sont originales, il est cependant impossible que le mot à mot soit textuel, car il aurait fallu que, dans le tête-à-tête de l'Empereur Napoléon et de M. de Narbonne, ils eussent été l'un et l'autre des sténographes. Dès lors, il y a trop de Villemain dans ces longues citations, ce qui leur ôte de l'importance historique, quoique le style de l'écrivain reste charmant et brillant, sage, habile et élégant; seulement, il y a un peu trop de prévisions, après coup.

Berlin, 15 janvier 1854.—M. de Humboldt m'a parlé avant-hier de M. de Narbonne et de M. Villemain; il n'honore pas beaucoup la mémoire de l'un, ni le caractère du second.

Ici, il y a une disposition généralement soucieuse; il me semble entendre murmurer que la neutralité sera bien difficile à conserver; et, si on la rompt ici, ce ne sera pas au profit de l'alliance française.

J'ai achevé la lecture de Villemain, les morceaux sur la Sorbonne et sur M. de Feletz contiennent de jolies, de justes et bienveillantes phrases sur M. de Talleyrand. Les allusions critiques contre Louis-Napoléon y sont plus claires encore, un peu trop tirées par les cheveux; mais cela m'a plu beaucoup, comme langue et comme mouvement.

J'ai lu l'article de Cousin sur Mme de Sablé dans la Revue des Deux Mondes[ [108]. On voit bien que Cousin n'en n'est pas rétrospectivement amoureux, comme de Mme de Longueville; c'est pâle et froid, mais c'est une silhouette de plus, d'un temps dont j'aime jusqu'aux découpures. Comme Cousin garde rancune à Mme de Sablé de ne pas s'être exposée à la petite vérole de Mme de Longueville! C'est drôle d'être si fort d'un autre temps, quand on est tellement du sien: bourgeois et philosophe, converti à la Fronde et à Port-Royal.

Ce sont là, du reste, de bonnes conversions au moins! Il y en a de tout aussi inattendues qui n'ont pas la même grâce, témoin MM. de La Rochejaquelein et Pastoret[ [109].