Le maréchal Radetzky perd à peine une habitude en perdant sa femme, habitude qui avait été vingt-cinq ans interrompue pour raisons très multipliées[ [110].

On fera à Berlin les plus grands efforts pour prolonger la neutralité; mais, si on était absolument forcé d'y renoncer, je ne crois pas que ce soit au profit de l'alliance anglo-française. On dit ici que M. de Nesselrode est tombé sérieusement malade. Nouvelle complication. Il paraît qu'il était fortement prononcé contre la guerre et que toute cette affaire lui a fait faire bien du mauvais sang.

Berlin, 24 janvier 1854.—On n'entend parler que de maladies et de guerre. Quelle triste perspective! J'apprends à l'instant qu'Orloff est attendu ici aujourd'hui. On se demande pourquoi, et on est fort agité[ [111].

Les gazettes de Berlin disent qu'Orloff est à Vienne; celles de Vienne qu'il est à Berlin. C'est drôle, mais ce n'est pas risible.

L'Autriche est très aigrie contre les Turcs qui, au lieu d'accomplir la clause du traité conclu avec Vienne, par laquelle la Porte s'engageait à interner en Asie les réfugiés, sujets autrichiens, les laisse tous venir se mêler activement à la lutte sur le Danube. L'Autriche vient en conséquence de faire marcher un corps considérable d'observation vers les frontières ottomanes. La Russie a proposé à Vienne et ici, un traité par lequel la neutralité de la Prusse et de l'Autriche serait reconnue pour le moment, mais aussi par lequel la Russie, la Prusse et l'Autriche s'engageraient à s'entr'aider réciproquement pour maintenir l'intégrité de leurs territoires respectifs, dans le cas où cette intégrité se trouverait violée sur un point quelconque. Cette proposition n'a reçu, jusqu'ici, du Cabinet prussien, que des réponses évasives.

L'Autriche, qui prévoit des attaques en Italie, pourrait s'y montrer plus favorable; il y a, du reste, des personnes qui prétendent que les vaisseaux anglais voudront pénétrer assez avant dans la Baltique pour exciter des mouvements dans la Pologne russe, qui ne s'arrêteraient pas là, et qui feraient immédiatement soulever la Pologne prussienne, ce qui ne permettrait pas au Cabinet de Berlin de rester neutre. Tout est compliqué et le lendemain n'appartient plus à la veille.

Berlin, 1er février 1854.—Nous voici au début d'un mois qui éclaircira l'horizon politique; mais j'ai peur que ce ne soit bien plus à coups de canon, que par les rayons d'un joyeux soleil, que les nuages ne se rompent.

Orloff est bien décidément à Vienne; il y a des personnes qui croient que, vu les réponses évasives faites ici à M. de Budberg, Orloff ne se souciera, ni de les modifier, ni de les entendre confirmer.

J'ai vu une lettre de Paris qui annonce que, bien décidément, Brunnow et Kisséleff s'en vont, que Mme de Lieven est au désespoir, mais qu'elle se dispose à suivre ce dernier à Bruxelles. On ajoute que la France et l'Angleterre n'admettent pas que la Prusse et l'Autriche restent simples spectatrices de la lutte; et que l'on ne tardera pas, de Paris et de Londres, à les mettre en demeure de se prononcer en impliquant tacitement: à bon entendeur salut; que, si on ne se réunit pas à l'Occident pour combattre le Czar, l'Italie sera soulevée, et les provinces rhénanes de même, par des irruptions armées auxquelles les populations seraient fort disposées à répondre. De l'autre côté, l'Empereur Nicolas pourrait bien faire des propositions plus ou moins menaçantes. Il est certain que pour ici le moment est bien embarrassant et bien gros d'éventualités.

Berlin, 4 février 1854.—Le but de la mission d'Orloff à Vienne est tenu fort secret; on en est à des conjectures; ce qui est certain, c'est qu'elle ne mène pas à la paix entre l'Occident et l'Orient. Il est fort douteux qu'il vienne ici. A Vienne et à Berlin, on a répondu à M. de Bourqueney, qui voulait faire modifier cette neutralité au profit de son gouvernement, qu'on la conserverait réelle tant qu'on ne chercherait pas à susciter des embarras à l'Autriche en Italie; mais, qu'à la première étincelle, la neutralité autrichienne se romprait en faveur de la Russie.