On m'écrit de Paris qu'on y attend le Duc et la Duchesse de Brabant en échange de la visite du prince Napoléon à Bruxelles[ [112]. Il paraît que lord Palmerston pour éviter, le cas échéant, que la France ne fît irruption conquérante en Belgique, aurait rapproche les deux Cours de Laeken et des Tuileries, et négocié ces visites. Il faut convenir que si le Duc et la Duchesse de Brabant vont aux Tuileries, lui, portera un grand sacrifice à l'intégrité de la Belgique, car le petit-fils de Louis-Philippe, surtout après les décrets du 22 janvier[ [113], rentrant aux Tuileries comme hôte de Louis-Napoléon, quelle tache et quelle amertume!
Berlin, 8 février 1854.—Le départ des diplomates russes est accompli à Londres et à Paris. Orloff et Budberg n'ont rien obtenu ni à Vienne, ni ici, mais Bourqueney et de Moustiers n'ont rien obtenu non plus. On se tient dans la plus rigoureuse neutralité; elle coûte à la reconnaissance de l'Empereur d'Autriche ainsi qu'aux liens de parenté de la Prusse. Ainsi on cherchera à maintenir l'équilibre le plus longtemps que faire se pourra. Mais, ou il faudra que l'Empereur Nicolas cède, ce dont je doute, ou que les Puissances allemandes l'aident efficacement, ce qui est contre leurs intérêts, ou qu'elles le combattent avec la France et l'Angleterre, ce qui est contre leur goût; car, pour maintenir longtemps cette rigoureuse neutralité proclamée aujourd'hui, je ne crois pas que cela se puisse.
Berlin, 12 février 1854.—Le comte de Stolberg est mort, âgé de soixante-neuf ans, plein de vie, de force, de santé et de vertu; serviteur dévoué du Roi, père de famille excellent, ami sûr et affectueux, le seul grand seigneur dans l'âme et dans les formes qui restât ici; il a fini sa vie laborieuse en chrétien, après cinq jours d'une maladie aussi inattendue que fatale. Il s'était écorché à la jambe à la chasse du Roi; il n'a pas soigné ce mal qui, en un rien de temps, a amené un érésipèle; celui-ci a tourné immédiatement à la gangrène, et tout a été fini. Le Comte était venu chez moi le samedi 4, au soir, il était resté bien longtemps seul à seule à causer de bien des choses qui le préoccupaient dans l'intérêt de son maître. Le dimanche 5, il m'a écrit pour me donner un renseignement que je lui avais demandé; le lundi, il s'est couché, et hier samedi, il est mort à l'heure même où il devait dîner chez moi. Je suis très affectée de cette perte; il m'avait rendu de très bons offices, son zèle pour moi augmentait en raison d'une connaissance plus approfondie de mon caractère qui lui inspirait estime et confiance. Tout cela est fini. Du reste, il était personnellement bien fatigué, et dégoûté de sa tâche, que son dévouement chevaleresque pour son maître pouvait seul lui faire supporter. Il est au repos maintenant, repos bien mérité et que Dieu lui rendra particulièrement doux et lumineux, car il a porté pieusement la lourdeur et la chaleur du jour, comme dit l'Écriture.
On n'en est encore à Vienne et à Berlin qu'à la neutralité; les affections de famille combattront longtemps encore ici une union étroite contre la Russie; cependant, elles ne seront pas insurmontables. A Vienne, on se prêterait plus facilement à une entente, si déjà on ne croyait à des intrigues révolutionnaires fomentées par les Puissances occidentales en Italie et par la mauvaise foi des Turcs qui, contrairement aux traités, emploient des réfugiés hongrois sur le Danube. Tout est suspens, incertitude, obscurité.
Berlin, 17 février 1854.—Les femmes assistant ici aux cérémonies funèbres, dont elles sont exclues en France, j'ai été à la bénédiction ou lever du corps du comte de Stolberg. Un monde énorme s'était réuni à la maison mortuaire, à commencer par le Roi et la Reine qui étaient tous deux en larmes et suffoquant de sanglots. Les chants, la liturgie et surtout le discours du pasteur protestant, parfaitement simple et doux, comme l'était celui dont il avait à parler; tout l'arrangement matériel de la grande salle où se trouvait la bière (il était sept heures du soir), tout était en harmonie et m'a fait une impression profonde.
Je viens de lire la lettre de Louis-Napoléon au Czar, qui est dans tous les journaux; il ne m'appartient pas d'en discuter la justice et l'exactitude politique, mais en tout cas, je trouve de la dernière inconvenance de publier une lettre confidentielle, de souverain à souverain, sans même en avoir attendu la réponse. Voilà une façon de faire, révolutionnaire s'il en fut[ [114]. Il me semble de la disposition des esprits ici, qu'il y a une confusion inimaginable, des factions et des scissions à l'infini, et à tout prendre, un grand dégoût des formes représentatives, auxquelles le pays n'est pas accoutumé, qui dérangent la vie privée de chacun, blessant les uns sans satisfaire les autres. Les Prussiens des bords du Rhin, plus rapprochés de cette forme de gouvernement, se trouvent en opposition avec les mœurs, les coutumes et les tendances des anciennes provinces. Il résulte de l'indifférence des uns, des dégoûts des autres, de la vivacité de certains groupes, de grandes aigreurs sociales et une stagnation fatale pour les intérêts de la localité qui restent en suspens.
On accuse le Prince et la Princesse de Prusse d'avoir fait dévier par leur influence la fraction Hohenlohe[ [115] et de l'avoir jetée à gauche pour faire crouler M. de Westphalen, ministre de l'Intérieur, qui seul, dans le Cabinet, appartenait à la droite pure. Le Ministre du Commerce est un Rhénan dont les tendances sont différentes. M. de Manteuffel se laisse ballotter et ne sait comment suffire tout à la fois aux grandes complications extérieures et aux irritantes questions intérieures. En un mot, il y a des tiraillements et un décousu déplorables.
Quant à ce qui est de la politique extérieure, il me semble voir quatre partis se dessiner très nettement. Le parti russe qui aurait voulu que les propositions Budberg-Orloff fussent acceptées, qui tremble de la rupture plus marquée avec la Russie et qui cherche à l'empêcher par toutes les influences de famille. Peut-être, pourrait-on personnifier ce parti plus précisément en disant qu'il se place sous l'étendard du Prince Charles de Prusse.
Puis vient le parti autrichien qui désire, avant tout, que les Cabinets de Vienne et de Berlin se tiennent fermement unis dans une neutralité armée, et également armée contre l'Ouest et l'Orient, alliance à laquelle se rattacherait toute l'Allemagne; celle-ci se fractionnerait si l'Autriche et la Prusse ne marchaient pas identiquement ensemble; et une fois l'Allemagne scindée, elle deviendrait bien vite la pâture de ses ambitieux voisins. Peut-être la Reine est-elle la personne dans laquelle ce parti autrichien trouve le plus de sympathie.
Le troisième parti est celui qui se sentirait disposé à une quadruple alliance et qui abandonnerait la neutralité pour arrêter d'une part, les mouvements révolutionnaires, et de l'autre, les mouvements agressifs des Moscovites; je ne serais pas étonnée que ce fût là le secret désir de M. de Manteuffel, qui y trouve encore quelques obstacles dans les affections de famille, les liens de parenté et dans la reconnaissance qu'on conserve encore en Autriche pour les secours reçus, il y a quatre ans, en Hongrie. M. de Manteuffel n'est pas quelqu'un qui sache donner une impulsion marquée; il n'a pas d'ailleurs beaucoup d'usage diplomatique, il n'en manie pas bien la langue, il se laisse trop absorber par les ferraillements des Chambres qui, ici, n'ont en vérité d'autre importance que celle qu'on veut bien leur donner encore, tant elles sont peu dans les mœurs.