Enfin, il y a un quatrième parti, le plus vif, le plus actif de tous, qui est hautement conduit par la Cour de Coblentz[ [116]: c'est le parti anglais qui pousse à conclure une alliance intime avec Saint-James et les Tuileries, sans se soucier du parti que prendrait l'Autriche, sans s'arrêter au déchirement qui en résulterait pour l'Allemagne et la faiblesse qui en naîtrait pour elle tout entière. Je crois avoir tracé un tableau très vrai de ce clavier qui rend des sons assez peu harmonieux.

Berlin, 21 février 1854.—Dans ce pays-ci, les formes constitutionnelles entrent plus aisément dans les esprits et les mœurs de telle province que de telle autre. Le malheur de la Prusse est d'être une agglomération successive de parties hétérogènes, différentes, souvent opposées dans leurs intérêts matériels, leurs traditions, leurs sympathies; ce qui peut convenir aux uns déplaît aux autres; ce qui est utile à ceux-ci est nuisible à ceux-là; c'est une grande plaie à laquelle je ne connais pas de vrai remède. Ainsi, cette manie constitutionnelle est positivement nulle en Silésie, en Poméranie, dans la Prusse orientale; mais elle existe entre l'Elbe et le Rhin très positivement; aussi entre l'Elbe et la Vistule; mais entre la Sprée et la Vistule, non.

Berlin, 26 février 1854.—Le Roi et le Grand-Duc de Mecklembourg-Strelitz s'étaient donné le mot pour dîner hier chez moi: en tout, dix convives autour d'une table ronde, ce qui a permis une conversation générale, animée et dont la politique a été soigneusement bannie. Le Roi y a trouvé un peu de détente et de distraction; et le tout s'est passé simplement et confortablement. A part quelques rares moments semblables, on est généralement ici bien soucieux, bien tiraillé; on est au moment de se rapprocher de ceux qu'on n'aime pas, auxquels on ne se fie pas, pour se brouiller plus ou moins avec ceux qu'on estime et qu'on aime.

On cite un mot de M. de Metternich, qu'il aurait dit la semaine dernière: «Il ne nous reste plus qu'à être ingrats.» Cela rappelle le mot de Félix Schwarzenberg qui, deux jours avant sa mort, aurait dit à quelqu'un qui lui parlait du trop grand poids que la Russie avait acquis par les services qu'elle avait rendus à l'Autriche: «Nous étonnerons le monde par notre ingratitude.»

Il faut convenir que la politique ne supporte pas le microscope moral.

Henri Redern, ministre de Prusse à Dresde, qui est venu faire une course ici avec sa femme, m'a raconté que la Princesse Carola vivait fort bien avec son mari, qu'elle était généralement fort bien vue par la Famille Royale, par la société et par le public; mais qu'on voyait avec peine que, probablement, elle n'aurait pas d'enfants. Cela jette un triste voile sur cette union. Le frère du Prince Albert a la poitrine en mauvais état, et la succession ne compte pas d'autre représentant.

Berlin, 3 mars 1854.—Le manifeste russe et la réponse de l'Empereur Nicolas à l'Empereur Louis-Napoléon ont paru hier dans les journaux allemands. On les trouve dignes et modérés dans la forme, mais on ne suppose pas qu'on en permettra la publication en France.

La Reine de Grèce a écrit à la Reine de Prusse une lettre de vingt pages, pleine de la plus vive exaltation hellénique; charmée des populations, ravie de l'insurrection grecque qui se propage. La pauvre femme pourrait bien se broyer dans le conflit.

On avait répandu le bruit que l'Autriche avait accédé au traité anglo-franco-turc. Il n'en est rien encore. Aussi de Berlin et de Vienne, on se proclame plus que jamais neutre, mais armé, et voulant défendre de droite et de gauche cette neutralité à laquelle le reste de l'Allemagne se rattacherait. Cela même se pourra-t-il à la longue?

La duchesse de Lévis, cette digne et spirituelle femme, se meurt. La princesse de Metternich est également fort mal et a reçu, il y a deux jours, les derniers sacrements. Bon Dieu, quelle année! Et l'abbé de Lamennais qui meurt comme un pauvre chien aveugle!