Les Seymour sont arrivés ici de Saint-Pétersbourg, après un affreux voyage. On attend à chaque instant les Castelbajac.
Berlin, 5 mars 1854.—On vit ici dans des agitations politiques incroyables. On ne sait à quoi se décider, on hésite, on tergiverse, on veut jouer au fin, on se dupe soi-même; je crains bien qu'on ne finisse par rester fort isolé, ou bien par se soumettre de mauvaise grâce, se laissant tirer à la remorque par l'un ou par l'autre, sans que ni les uns ni les autres vous en sachent gré. Le pis, c'est que probablement l'Allemagne, au lieu d'être imposante par son unité, deviendra la pâture trop facile de ses ennemis naturels ou de ses ennemis de circonstance, quand elle n'aura pas un ensemble compact à leur opposer.
L'Autriche a fait parvenir ici des propositions, que même des anti-autrichiens prononcés trouvent avantageuses, convenables[ [117]. Projet d'entente intime, non pour entrer immédiatement en hostilité contre la Russie, mais pour fortifier l'Union allemande, pour entrer, à de certaines conditions et avec de certaines garanties, en intelligence avec les deux puissances maritimes, et posant enfin des éventualités éloignées de rupture plus complète avec la Russie. Il semblait que le Roi signerait tout de suite; au lieu de cela, il y a un revirement de bord rapide et inattendu: refus de signer, appel à Francfort de M. de Bismarck-Schœnhausen, qui est personnellement mal avec le comte Thun, ministre d'Autriche ici. On a chargé M. de Bismarck de discuter le projet autrichien avec M. de Thun, en écartant ainsi le Ministre des Affaires étrangères, M. de Manteuffel, et aussi Albert de Pourtalès envoyé dernièrement à Londres et qui était resté, jusque-là, mêlé à la négociation. Tout cela a été avant-hier un vrai coup de théâtre, dont le parti russe, beaucoup de généraux et force officiers triomphent; car, il faut le dire, l'armée est toute russe. En général, on ne se fie pas aux promesses de l'Empereur des Français et l'on peut avoir raison. On n'aime pas, dans le public, à se brouiller avec l'Empereur Nicolas, auquel on ne peut supposer, comme à l'autre, l'envie de s'agrandir aux dépens de la Prusse; cependant, on n'aime pas plus à être tenu à la lisière par la Russie.
Le Roi est tiré à quatre par mille intrigues et par les différents partis que j'ai signalés il y a quelque temps. Tout cela fait le plus déplorable gâchis. Je ne vois nulle part, ni un grand courage, ni un esprit lumineux pour prendre, en temps utile, je ne dis pas le meilleur parti, car tous ont des inconvénients incontestables, mais celui qui présente le moins de côtés fâcheux. Et puis l'à-propos, ce dieu rancuneux, qui ne pardonne pas de ne pas être saisi au vol, quelle vengeance ne tirera-t-il pas de ces oscillations?
M. de Bismarck veut, dans la négociation avec le comte Thun, se faire prier, tenir la dragée haute; il dit que moins on se montrera pressé, plus on mettra à Vienne de prix à obtenir la coopération de la Prusse; et, par conséquent, qu'il la fera payer plus cher par de nouvelles concessions et par une prépondérance moins contestée à la Diète. Bref, il fait le juif et traite à la manière dont Rothschild fait un emprunt. Je ne trouve pas que ce soit la bonne et vraie manière dont un grand État doive, à travers de grandes crises européennes, conduire une barque qui, dirigée ainsi, pourrait bien chavirer.
Charles de Talleyrand, qui est venu de Weimar me voir ici, raconte que Mme la Duchesse d'Orléans avait entièrement changé d'allures; elle a quitté l'attitude d'exilée, de veuve enveloppée de voiles lugubres. Elle a des jours de réception, pendant lesquels, assise à une table de whist, elle fait défiler devant elle les dames dont elle reçoit, par un signe de tête, les révérences. A Weimar, elle paraît au spectacle en grande loge. On la dit mal entourée, mal conseillée, fort en intrigues et en agitations plus ou moins souterraines; elle touche très régulièrement les trois cent mille francs que la France lui paie; elle s'est fait, soit par la vente d'une partie de son écrin, soit par d'autres arrangements, un revenu considérable qu'elle dépense avec assez d'évidence.
Hier au soir, il y a eu ici un petit concert dans le salon de la Reine, très beau comme musique. Le Roi ayant fait venir la partition du grand Miserere d'Allegri, de Rome, et l'ayant fait chercher par quelqu'un chargé d'étudier la manière dont cet admirable morceau est exécuté à la Chapelle Sixtine, le Dom-Chor d'ici l'a chanté hier. On n'a pas même omis la partie psalmodiée qui alterne avec le chant et donne à l'ensemble un caractère si particulier. Des voix, des voix seules, admirablement bien conduites, un grand ensemble, un religieux silence; mais hélas! pas d'église, pas de cierges, pas d'encens, pas de génuflexions. Des femmes parées et quelques pasteurs protestants me faisaient, malgré leurs allures piétistes, l'effet de prêtres de Baal. J'étais la seule catholique. On avait convoqué, en dehors de la Famille Royale, une douzaine d'hommes et de femmes qu'on ne voit pas habituellement à la Cour, parce qu'ils appartiennent to the rather serious turn[ [118]. Cela faisait le plus singulier auditoire pour cette musique latine, toute parfumée de l'encens de Saint-Pierre, toute colorée des feux sacrés du Vatican!
Vieuxtemps est venu à son tour et m'a tirée de mon extase; il a cependant le plus magnifique coup d'archet que j'aie entendu.
J'ai vu avant-hier M. et Mme de Castelbajac revenant de Saint-Pétersbourg. Lui a parlé très librement devant moi, déplorant la guerre, très frappé de l'enthousiasme russe, de l'impossibilité pour l'Empereur Nicolas de reculer, assurant qu'il ne désirait pas la guerre et que c'est le mélange de ruse, de mauvaise foi, d'intrigue et d'insolence de l'Angleterre, qui a envenimé la plaie et l'a rendue incurable.
Voici l'extrait d'une lettre de lady Westmorland de Vienne, 1er mars: «L'état des affaires publiques ne laisse pas que d'agir sur la société. Les Russes ne viennent plus chez nous, ni chez le ministre de France. Bourqueney exulta et s'anima[ [119] sur la gloire de son maître qui a bien certainement joué ses cartes; car il est incontestablement, dans ce moment, à la tête des Conseils de l'Europe. Nous le suivons à la remorque et il entraîne ce gouvernement-ci. J'avoue que je ne puis oublier son passé et le nôtre; et je me sens profondément humiliée de cette alliance tant vantée. Le jeune Empereur a été placé dans la position la plus difficile. Je vois qu'il a été fort blessé du refus de l'Empereur Nicolas d'accepter les propositions qu'il lui avait recommandées si chaleureusement; et depuis le départ d'Orloff, il paraît avoir pris son parti et s'être résolu à se mettre du côté des alliés occidentaux[ [120].