«Je suis sûre qu'une fois décidé, il suivra son chemin avec droiture et loyauté, mais il n'entraînera pas ici toutes les opinions. Les Meyendorff sont profondément affligés: lui, avec douceur, elle, avec irritation, surtout contre son frère[ [121] qui est anti-russe.

«La princesse de Metternich est dans un état désespéré. Le Prince est fort ému, malgré son calme habituel si près de l'indifférence. Pendant que j'étais ce matin chez lui, Monténégro est venu le prier d'entrer chez la Princesse qui le désirait; et quand il y est allé, Monténégro m'a dit que la fin s'approchait, que la respiration devenait bien pénible, la faiblesse excessive et que cela ne pouvait durer longtemps. La Princesse est soignée par lui, par son fils et par son gendre avec un grand dévouement. Elle a reçu les sacrements avec beaucoup de piété; elle connaît son danger et se montre résignée et patiente.»

Berlin, 10 mars 1854.—Je pars demain pour Sagan fort ignorante des destinées du monde et par conséquent des miennes propres. Le prince de Hohenzollern et le général de Grœben envoyés à Paris et à Londres sont chargés de faire reconnaître et respecter la neutralité de la Prusse[ [122]. Si on me demandait si ces messieurs réussiront, je dirais, non. Si on me demandait alors au profit de qui on la rompra? je plaiderais ignorance complète. Si je crois que ce sera pour l'Occident? je dirai que je ne le crois pas. Si alors ce sera pour le voisin septentrional? je dirai non, de même. Si on me pousse pour me faire dire si on s'entendra avec l'Autriche? je hausserai les épaules. Si on compte alors s'isoler complètement et voir l'Allemagne se fractionner? je répondrai: Quelles questions! Faut-il encore plus de négations, j'en ai la poche pleine, mais faut-il une seule affirmation? qu'on demande ailleurs, je n'en ai pas à mon service et les plus haut placés ne sauraient, je crois, dire plus ou mieux.

Cette hésitation, ces obscurités sont insupportables et déplorables dans leur source et dans leurs résultats; et depuis mars 1848, je ne sache pas un moment plus critique, plus fatal que ne le sera peut-être mars 1854. Je ne sais si je me trompe; mais il me semble que la plus mauvaise voie, bien prononcée, vaudrait mieux que le ballottage du moment actuel.

Le Prince de Prusse est rétabli, c'est-à-dire qu'il sort en voiture pour se promener. Il n'a pas reparu au Château; la Reine est venue le voir pendant sa maladie, mais non le Roi. Il y a eu seulement, à ce que je crois, des communications fraternelles écrites, des plus aigres de part et d'autre[ [123]. Le Prince a très mauvais visage, et je le crois agité et irrité.

La princesse de Metternich a fait dire la messe le matin de sa mort dans sa chambre, l'autel placé de façon à le voir de son lit; elle a expiré sans agonie, à la fin du saint sacrifice. Son mari est, dit-on, très affligé, ce qui n'empêche pas qu'il ne donne lui-même aux visiteurs des détails anatomiques sur la cause du mal de sa femme.

Je ne savais rien du châle donné par l'Impératrice de Russie à Mme de Castelbajac; mais, j'ai remarqué la tendance du mari qui est bien plus russe, malgré les hostilités, qu'anglaise, malgré l'entente cordiale.

Sagan, 20 mars 1854.—Le Gouvernement prussien, pour faire respecter sa neutralité aux Chambres, a besoin de trente millions d'écus qui vont se traduire en une augmentation d'impôts qui font faire bien des grimaces[ [124].

Je reste bien décidée à mon voyage du Rhin, de la Seine et de la Loire; mais quand je lis les gazettes, que je regarde la carte européenne et que j'écoute les échos qui ci et là m'arrivent, je me demande, non sans hésitation, ce qui sera possible dans deux mois.

Je lis avec une grande curiosité les pièces diplomatiques publiées à Londres, les conversations de sir Hamilton Seymour avec le Czar, et les réponses de lord John Russel[ [125]. Le Czar me paraît y jouer le rôle d'un mauvais comédien, d'un Tartuffe politique; ses précédents ont si mal préparé à le juger ainsi qu'il faut attendre les publications russes qui, sans doute, suivront celles qui ont été faites à Londres pour asseoir un jugement absolu sur ce singulier incident. Il me semble qu'il y aurait eu folie ou stupidité à soulever la curiosité publique, comme on l'a fait dans le Journal de Saint-Pétersbourg, si on n'avait provoqué par là les publications dont retentissent les gazettes en ce moment.