La Princesse Charles de Prusse, qui m'avait confié, il y a vingt jours, à Berlin, les projets de mariage de sa fille Louise, vient de m'écrire pour me les confirmer. Le parti n'est pas riche, pas brillant, mais la bourse généreuse du Roi comblera la lacune financière; et, quant à la jeune Princesse, dont aucun grand Prince ne voulait, qui se mourait d'ennui, de déplaisir, d'impatience, il est très heureux qu'en définitive elle épouse un jeune homme de famille souveraine. Ce n'est pas, du moins, un de ces pitoyables mariages morganatiques, trop à la mode maintenant. Le futur est un prince Alexis de Hesse-Philippsthal, fils aîné d'une branche fort cadette et très pauvre; il est entré au service de la Prusse, il y a six mois. Pour lui, il a tout avantage à épouser une princesse de Prusse, jolie, bonne enfant, nièce du Roi, pour le mari de laquelle il y aura protection, avancement rapide, etc., etc. Je suis convaincue que le mariage remettra la singulière santé de la Princesse, et donnera à tout son être l'équilibre qui parfois lui manque[ [126].

Depuis ma dernière lettre, j'en ai reçu quelques-unes dont voici les extraits: «Paris, 22 mars.—L'horizon s'obscurcit de plus en plus, la Prusse ne se dessine pas comme il y avait lieu de l'espérer; l'Autriche, elle-même, est moins explicite qu'on ne pouvait le supposer. Nous avons la fièvre intermittente par rapport à ces deux pays, et, en définitive, je prévois que l'Angleterre et la France ne pourront compter que sur elles-mêmes. On dit l'Impératrice triste, ennuyée et délaissée!»

Extrait d'une lettre de Berlin, du 25 mars, écrite par un membre du parti Gerlach. (Traduction.) «D'après les ouvertures et les éclaircissements donnés par le ministre Manteuffel à la Chambre et à la Commission, il résulte que nos efforts, et je les crois sincères, tendent à nous unir fermement à l'Autriche et au reste de l'Allemagne (autant que les intérêts de l'Allemagne, dans l'acception la plus étendue du mot, le demandent), et à écarter tout ce qui pourrait nous gêner dans cette marche. J'ignore si l'Autriche et la Russie peuvent s'entendre sur certaines questions en discussion et sur leurs opérations respectives; mais je n'en désespère pas encore. Si cette entente pouvait s'effectuer, nous n'aurions alors que les inimitiés de l'Occident à redouter; et une union complète entre l'Autriche, le reste de l'Allemagne et nous, serait extrêmement facilitée. Nos adversaires dans les deux Chambres, et tout d'abord dans la Commission, s'appliquent à arracher à M. de Manteuffel les notions les plus détaillées; je ne crois pas que jusqu'à présent il ait dit trop.

«Ces messieurs déclarent, du reste, tout haut, qu'ils ne nous accorderont l'argent demandé que si nous leur donnons, noir sur blanc, la garantie que le gouvernement ne s'unira pas à la Russie et n'agira pas dans les intérêts de cette puissance. Nos adversaires ne se sont pas prononcés sur quoi devait reposer cette garantie; ils veulent traîner la question en longueur et attendre le retour du Prince de Prusse dans lequel ils espèrent trouver un soutien et un appui.»

Extrait d'une lettre de M. de Humboldt, de Berlin, le 24 mars 1854: «Le Roi s'est blessé à la joue, en faisant une de ces promenades solitaires et nocturnes dans le parc de Charlottenbourg, qui inquiètent sous plus d'un rapport. Il s'est blessé au visage contre une grosse branche d'acacia. Cet accident n'aura pas de suites graves; cependant, il y a un peu de fièvre et nécessité absolue de quelques jours de tranquillité. On concevrait ces promenades nocturnes dans une nuit d'été, mais dans cette saison! Goût fantastique du vague dans l'obscurité, plaisir d'imagination cherchant sa nourriture. La veille de l'accident, nous avons eu un grand dîner pour les anges de paix envoyés en Occident[ [127]. Ils en sont revenus très moroses, car ils n'ont fait que de la bouillie pour les chats. Le prince de Hohenzollern, le seul qui observe juste, l'avait prédit. Malheureusement, encore aujourd'hui, on ne veut pas croire ici combien les choses sont furieusement avancées à Paris et surtout à Londres, d'où Palmerston, dès novembre dernier, avait envoyé à Berlin, par le pieux Bunsen, un projet de démembrement de l'Empire russe.

«Les uns et les autres mettent leurs ennemis à la broche, avant de les avoir expédiés dans l'autre monde. La Russie propose de faciliter l'agonie turque, Albion propose d'écarteler la Russie; on se vaut bien en fait de traîtrise!

«Le pauvre Grœben a frappé à Londres par son ignorance parfaite de la langue française. Son premier mot à lord Clarendon a été, dit-on: «L'Empereur de Russie, guerre veut pas.» Clarendon a fait alors la réflexion qu'il était naturel que la Prusse, se complaisant dans une position inexplicable, eût choisi un représentant qui ne sût pas s'expliquer.

«Il y a ici beaucoup d'humeur contre Bunsen; il y en a aussi à Osborn-House, où il avait fait croire que la Prusse guerroyerait bel et bien contre la Russie, contre cette douce Russie, qui ne veut prendre Constantinople qu'en dépôt.

«L'envoi du général Lindheim au Czar excitera encore l'humeur contre nous, à Paris et à Londres[ [128]. Je crois l'homme taciturne des Tuileries beaucoup plus entreprenant que ne l'est la Russie; il se pourrait bien que le centre d'action fût déplacé et que la querelle commençât sur la rive gauche du Rhin; on y parviendrait par quelques détours, on n'attaquerait pas tout de suite la Belgique, mais on attaquerait, conjointement avec la Belgique, notre Prusse rhénane. L'Angleterre voudra-t-elle, pourra-t-elle s'y opposer? Bunsen a envoyé ici deux de ses fils (l'aîné a épousé la fille de la prêcheuse Mme Frey). Le Roi ne les a pas reçus. Cependant on ne rappellera pas le père, de peur de contrarier le Prince Albert.

«Vous aurez sans doute lu l'article du journal de Bethmann-Holweg dans le numéro du 18[ [129]. Il est d'Albert de Pourtalès, qui raconte la véritable cause de sa défaite. Il s'est cru le maître, tandis qu'il était berné par M. de Manteuffel qu'il pensait détrôner. Celui-ci faisait venir en hâte et en cachette son neveu, qui est persona grata, pour contre-balancer Albert de Pourtalès.»