Sagan, 2 avril 1854.—On a eu officiellement à Vienne la certitude que Mazzini avait débarqué à Gênes cinq ou six jours avant l'attentat de Parme[ [130]. Un groupe de spectateurs, en apparence bénévoles, s'est ouvert pour donner refuge au meurtrier, qui a porté son coup en se glissant derrière le Duc et le blessant par le côté dans le bas-ventre. Le Duc était accompagné de deux officiers, dont l'un l'a reçu dans ses bras, l'autre s'est précipité sur le meurtrier abrité par le groupe, qui, en se refermant, a un instant barré, sans affectation, le chemin à l'officier et a laissé au criminel le temps de s'évader derrière le rideau humain qui l'abritait. Tout ceci est officiel. Il l'est de même que de nouvelles tentatives ont été faites d'empoisonner les puits des casernes dans le royaume lombardo-vénitien. On est obligé de placer des sentinelles près de chacun de ces puits et de les couvrir de grands couvercles fermés à clef.
Sagan, 5 avril 1854.—Lady Westmorland m'écrit de Berlin, où elle s'est rendue de Vienne au-devant de son fils: «J'ai dîné chez la Reine. Le Roi a paru après le dîner, plein de la plus charmante bonté pour moi, mais avec un bien mauvais et pâle visage, la joue couverte d'emplâtres. Il m'a parlé longtemps avec abandon; il s'imagine que la lettre que le duc Georges de Mecklembourg-Strélitz, arrivé en courrier de Saint-Pétersbourg ici, lui a apportée, doit aplanir toutes les difficultés. Personne ici ne partage cette opinion. Le Prince de Prusse est venu me voir entre deux accès de fièvre (il est menacé d'une fièvre quarte, qui n'est pas chose indifférente sur un corps aussi mal disposé); il est très fâché de la venue du duc Georges de Strélitz. En général, je ne vois ici que confusion et méfiance.»
Hélas! Lady Westmorland ne voit que trop juste; et à force d'indécisions, de brouillards et de mauvaises finesses, on découragera l'Autriche; la Prusse détachera d'elle les petits États, et deviendra honteusement la proie de ses grands voisins et la pâture des révolutionnaires qui sont partout, et qui enlacent la pauvre vieille Europe de leur brûlant réseau.
Sagan, 7 avril 1854.—J'ai revu hier à la station voisine, où j'ai été l'embrasser, lady Westmorland retournant de Berlin à Vienne. Elle rapporte une fort triste impression du lieu qu'elle quitte. Tout y est confusion, la plus grande gît dans la tête du Roi. Le voilà qui s'imagine être le maître de l'Europe, empêcher la guerre à son gré; bref, ce sont des rêves creux si étranges qu'on serait tenté de leur donner un autre nom. Où tout cela conduira-t-il? Impossible de le prévoir. En attendant, on perd un temps précieux, on se déconsidère de plus en plus. L'opinion publique s'excite et l'avenir se rembrunit cruellement.
Louis-Napoléon a dit au Prince de Hohenzollern qu'il ne s'agissait plus de la question d'Orient, que c'étaient des billevesées; mais bien d'ôter à la Russie sa prépondérance en Europe, dont, sans doute, il veut à son tour la direction. Le Prince de Prusse a montré beaucoup d'inquiétude pour les provinces rhénanes et une grande indignation contre le Roi Léopold qui, de peur de perdre la Belgique, se lie étroitement à son puissant voisin et se dispose à l'aider dans ses convoitises rhénanes.
On dit M. de Manteuffel très découragé, très fatigué des irrésolutions et des changements continuels. La lettre apportée par le duc Georges de Mecklembourg ne dit rien que des phrases vagues, faites pour plaire à celui à qui elle est adressée, pour ajouter du brouillard au brouillard, pour gagner du temps, ou, pour mieux dire, en faire perdre aux autres. Malheureusement, ce but paraît atteint. Cependant, le Préfet de police de Berlin a dit à son maître qu'il ne pouvait pas répondre de la sûreté publique, si le Gouvernement se rejetait du côte russe. On dit la pauvre Reine triste et bien agitée. La santé du Roi n'est pas ce qu'elle devrait être, et celle du Prince de Prusse est décidément très mauvaise.
Sagan, 25 avril 1854.—On me mande de Vienne que le prince de Metternich a bien pauvre mine. Il paraît que la société viennoise se divise d'une façon très aigre et très absolue en deux camps fort hostiles; la majorité penchant pour la Russie et blâmant le jeune Empereur de s'allier avec, ou, du moins, de se rapprocher des Puissances maritimes qu'on suppose pleines de traîtrise et fomentant sourdement le mouvement révolutionnaire, pour le faire éclater à leur profit et au détriment de la Prusse, aussitôt qu'on n'aura plus besoin d'elle pour contenir et pour diminuer la Russie.
Sagan, 8 mai 1854.—Un mot que je reçois de Berlin me dit que le Prince de Prusse s'est brouillé d'une manière éclatante avec le Roi, ou bien le Roi avec le Prince, tant il y a que celui-ci a dû quitter Berlin hier au soir.
Le renvoi de M. de Bonin, ministre de la Guerre, fait un mauvais effet; il déplaira aux Cours occidentales et donnera de l'humeur à Vienne où, malgré les paroles données au général de Hess et ratifiées depuis, on n'a plus ni estime, ni confiance, ni foi en la franchise du Gouvernement prussien, ni en sa fixité[ [131]. Quel état, bon Dieu!
Sagan, 19 mai 1854.—La Cour de Potsdam est très préoccupée de la scission des deux frères. Si je puis me permettre une opinion, c'est qu'au fond le Prince de Prusse a parfaitement raison, mais que ses conseils auraient dû rayer quelques expressions qui ont fourni des armes contre lui.