La mission du comte Alvensleben à Vienne est destinée à neutraliser, autant que possible, la portée et les résultats de l'accord conclu avec le général de Hess, et à entraver, par conséquent, la marche de l'Autriche. On voulait surtout empêcher la levée des quatre-vingt-quinze mille hommes; mais Alvensleben aura trouvé la chose faite[ [132]. Les quatre Rois de Würtemberg, Bavière, Saxe et Hanovre, travaillés par l'intrigue russe et les incertitudes de la Prusse, font bande à part. Tout cela constitue le plus triste état de choses.
On m'assure que Napoléon est dans un fort mauvais état de santé! Autre complication.
Nouvelle réunion des deux correspondants, qui interrompit l'échange de leurs lettres pendant plusieurs mois.
Paris, 14 août 1854.—Je suis arrivée ici, hier. Aujourd'hui dans la matinée, mon fils Louis[ [133] m'a conduite par la place Louis XV, la terrasse du bord de l'eau, le Carrousel, la colonnade du Louvre, Saint-Germain-l'Auxerrois et la rue de Rivoli: tout cela sans sortir de voiture; mais j'ai vu un peu du nouveau Paris, dont beaucoup de choses sont belles, d'autres manquées. Les bâtiments des Ministères, par lesquels on a rétréci la grande place du Carrousel, écrasent le bâtiment principal; le Louvre, en lui-même, vu de ce côté-là, n'a plus l'air de rien du tout. Je regrette le grand et vaste jardin que je rêvais entre les deux palais.
Orléans, 16 août 1854.—Je suis descendue ici dans le petit ermitage de Pauline, au couvent du Sacré-Cœur. Ici, du moins, je suis à l'abri du bruit extérieur dont j'étais assourdie à Paris. J'ai eu toutes les facilités possibles pour suivre les offices pendant la fête d'hier; ils s'y font très bien et la musique était bonne: les jeunes voix sont les vraies pour chanter la Sainte Vierge. La cloche sonne pour la distribution des prix; par exception j'y suis admise; j'hérite de tous les privilèges de Pauline, quoique je n'en mérite aucun.
Rochecotte, 20 août 1854.—M'y voici, dans ce pauvre Rochecotte qui me serre le cœur plus que je ne puis le dire[ [134]. Notre vie y est toute conventuelle: chaque matin la messe, chaque soir la prière en commun, un maigre strict, une conversation plus ou moins sainte, jamais profane; aucun autre bruit que celui des deux garçons et de la toux de leur abbé. Je ne demande pas mieux, je m'arrange fort bien de genres fort divers, dès qu'ils ne choquent pas le bon sens ni le goût. Le silence est un grand repos; le coup de cloche vaut mieux que la pendule qui n'avertit pas tout le monde de même. La simplicité apaise et les bons propos musellent les coups de langue impétueux.
J'applaudirai aux spectacles qui se préparent à Valençay; je crois que la vraie bonne grâce est de revêtir la livrée des personnes chez lesquelles on se trouve, dès qu'elle n'est pas choquante. Chez moi, je voudrais un mezzo-termine entre les deux genres, et, peut-être, cela ne serait-il pas meilleur? Tant il y a que Pauline[ [135] remplit bien le cadre dans lequel elle s'est placée, et il est rare d'y réussir aussi complètement.
Rochecotte, 23 août 1854.—M. de Falloux, qui est ici depuis hier, nous quitte samedi. Je l'honore et le trouve fort aimable par le cœur et par l'esprit: la grande ferveur de sa dévotion n'a rien d'étroit; mais quelle santé! Il m'a raconté des choses curieuses sur M. de Persigny; il lui reconnaît beaucoup de qualités, et il en trouve aussi à Louis-Napoléon. Ce dernier a mandé par télégraphe M. de Persigny à Biarritz; et, malgré une violente cholérine, il s'y est rendu avec son médecin; il en est revenu, mais on n'a pu me dire le motif de l'appel, ni le résultat de l'entrevue.
Valençay, 10 septembre 1854.—M. de Salvandy nous est arrivé hier avec la même verve, la même rédaction brillante, les mêmes nobles et beaux sentiments, la même emphase, le corps grossi, alourdi, le visage ridé et ses longs cheveux cachant péniblement sa triste infirmité[ [136].
Paris, 18 octobre 1854.—L'Évêque d'Orléans va passer trois mois à Rome; il voudrait que sa réception à l'Académie française eût lieu avant son départ; ce sera probablement le 8 novembre, et comme il tient beaucoup que j'assiste à cette séance, je prolongerai mon séjour jusqu'à cette époque à Paris[ [137].