Le duc de Noailles est venu hier, de Maintenon, pour me voir; il a dîné chez moi avec Mme de Chabannes, Max de Hatzfeldt et mon fils Alexandre. Il y avait dans ce petit dîner toutes les nuances d'opinions représentées; cela ne rendait pas la conversation plus vive. Tout le monde me paraît vieilli, attristé, ennuyé, et cela en regard d'un luxe effréné, d'une cherté excessive, d'une avidité de jouissances matérielles menaçante.

Les obsèques du maréchal de Saint-Arnaud ont été affreusement arrosées par la pluie, et c'est sur l'air des patineurs de l'opéra du Prophète, joué par la musique des guides, que l'Archevêque de Paris a donné l'absoute[ [138]. Toute l'époque présente est là.

Sagan, 28 novembre 1854.—Je viens d'arriver ici. Tout est couvert d'une neige épaisse, la misère extrême, les désastres infinis, les santés compromises; les inquiétudes de guerre augmentent, les impôts s'accroissent, les Chambres prussiennes aussi énigmatiques, dans leur composition singulière, que douteuses dans les travaux qu'on leur demande. Les persécutions religieuses contre les catholiques, quoique sourdes encore, deviennent de plus en plus irritantes; je n'ai jamais vu une époque plus compliquée, qui offre moins d'issues consolantes, tant pour les individus que pour les masses.

Sagan, 6 décembre 1854.—A Berlin la division est partout et je ne sais ce qui est le plus envenimé et le plus embrouillé, de la politique extérieure ou de l'état intérieur. On dit déjà que la seconde Chambre va être dissoute. Les deux traités signés coup sur coup entre la Prusse et l'Autriche, et entre celle-ci et les Puissances occidentales, sans se contredire, sans s'exclure, changent cependant l'état des choses. L'Autriche s'était, à la vérité, réservé le droit de conclure indépendamment des traités[ [139], mais on ne pensait pas, à Berlin, qu'elle ferait un si prompt usage de ce droit, qu'elle en userait sans prévenir la Prusse, et en se bornant à lui laisser la faculté de s'y réunir, si elle le juge convenable. On m'écrit de Berlin que rien n'égale la colère qui y règne, si ce n'est la fureur des Russes qui s'y trouvent. Je suis fort tentée de croire que la Prusse accédera au second traité, mais qu'on ne lui en saura aucun gré. Quel rôle que le sien! mais on peut bien dire: Tu l'as voulu, George Dandin!

Sagan, 11 décembre 1854.—C'est assurément un fort grand événement que le traité du 2 décembre, pour le présent et pour l'avenir. Il fait entrer l'Europe dans une nouvelle phase. C'est, il me semble, la certitude qu'il n'y aura point de guerre allemande révolutionnaire, ce qui était le grand danger des circonstances actuelles; et de l'autre, la certitude de la paix dans un temps donné. J'imagine, néanmoins, que les Français et les Anglais voudront prendre Sébastopol avant de la conclure. Pour l'avenir, c'est un changement complet de la politique européenne; l'arrêt des progrès de la Puissance russe en Orient et la perte de sa prépondérance en Allemagne. C'est aussi, je crois, le pas donné en Allemagne à l'Autriche sur la Prusse (qui l'aura bien voulu); c'est enfin, si je m'en souviens bien, la réalisation des projets et de la politique de M. de Talleyrand et la rupture du redoutable faisceau des trois Cours du Nord, qui existait depuis trente ans. Tous ces événements, s'ils arrivent à bonne fin, serviront admirablement l'Empereur Louis-Napoléon.

Pauline, ma fille, m'écrit de Rome des volumes sur l'unanimité des Évêques à l'occasion de l'Immaculée-Conception[ [140]. Elle est dans un ravissement séraphique. Je crains cependant que les Évêques aient voulu plaire au Pape en se conformant à ses désirs, car j'en connais plus d'un qui reculait devant une innovation inutile. Je ne sais rien de particulier sur la manière dont Mgr l'Évêque d'Orléans a été reçu à Rome. L'Église raisonnable sera-t-elle écoutée plus favorablement que l'Église exagérée et agressive? Ces querelles intestines dans le clergé sont funestes à la religion. Je crois que la querelle des Jésuites et des Jansénistes a été pour beaucoup dans l'incrédulité du dix-huitième siècle, comme les discordes de l'Église, du temps des Conciles de Bâle et de Constance, ont amené la Réforme. Le Pape actuel a l'air d'être créé pour toucher à tout, c'est-à-dire pour tout ébranler.

1855

Sagan, 5 janvier 1855.—Le passage par Paris, pour se rendre à Nice, de Mme de Lieven (qui sera à mon avis un retour définitif à Paris), me semble avoir le retentissement d'un événement politique; les lettres et les journaux le répètent à l'envi[ [141]. On dit que la voiture de M. de Morny l'attendait à la gare du chemin de fer de Paris. C'est bien drôle, le monde, quand il n'est pas bien laid! Je lis des articles de journaux où cette rentrée à Paris fait conclure à des reprises de négociations pacifiques avec la Russie. Pour mon compte, je crois que cette conjecture n'est fondée que relativement à quelques membres du Ministère français, mais point en ce qui regarde Louis-Napoléon.

Je suis de plus en plus frappée des altérations profondes qui se manifestent dans la conduite du Gouvernement anglais. On ne retrouve plus ce grand accord, ni ces ménagements mutuels qu'entraînait si naturellement jadis une crise extérieure. Les Ministres tirent les uns sur les autres, les deux Chambres sur le Ministère, les journaux sur les Ministres, sur les deux Chambres, et, ce qui me paraît sans exemple, sur l'armée, sur les généraux en pleines opérations de guerre, et de quelle guerre! Ne sont-ce pas là des signes infaillibles de l'avènement de la démocratie en Angleterre! J'y vois, de mes faibles yeux, le véritable secret de l'alliance entre la France et l'Angleterre.