Lady Westmorland m'écrit de Vienne qu'à Londres on trouve très mauvais qu'on permette à Mme de Lieven de venir à Paris et d'y rester. Londres proscrivant Mme de Lieven! Ah! George IV, où es-tu?

Sagan, 8 janvier 1855.—Lady Westmorland m'écrit de Vienne, en date du 4 janvier: «Nous sommes dans un moment bien critique, car la réponse faite à la référence faite à Saint-Pétersbourg, qui doit être ici avant le 15, décidera s'il y a un espoir de paix, ou si la guerre doit devenir générale et éternelle. Mon espérance pacifique s'affaiblit de plus en plus, non par ce qui se passe ici, mais par ce qui est la pensée actuelle à Paris. Si l'Empereur Napoléon avait envie de faire la paix, je crois que l'Angleterre ne pourrait y mettre de sérieuses entraves, malgré nos infâmes gazettes, notre sot public et les mischievous[ [142] diplomates. Mais il me paraît certain que l'Empereur Napoléon pousse à la guerre plus violemment que jamais. Le petit Bourqueney est en convulsion quand il voit une ombre de négociation possible. L'état de nos armées et l'attitude des Russes en Crimée devraient, ce me semble, nous rendre plus traitables. J'avoue que je ne puis partager la sécurité de ceux qui voient déjà Sébastopol pris, la flotte russe détruite et l'Empereur Nicolas à genoux!

«Le Duc et la Duchesse de Brabant ont eu la bonté de venir me voir, pendant que mon mari était malade. Elle est embellie; il m'a paru qu'elle a grandi et maigri. Ce qui est sûr, c'est qu'elle est bien mise, que sa tournure est moins lourde et qu'elle a des manières douces et naturelles qui plaisent. Son mari n'a pas l'air d'avoir un jour de plus que quand il était ici, il y a vingt mois; on lui donnerait seize ans. C'est une grande asperge avec la poitrine étroite, et sans ombre de barbe; il parle beaucoup, ne manque pas d'esprit, mais si son corps est trop jeune, son esprit ne l'est pas du tout; il parle non pas en homme, mais en vieillard. Jugez s'il doit être amusant pour sa jeune femme, avec laquelle il prend des airs de maître. Ils vont voyager en Égypte pour la santé du mari, qui a la manie des voyages.»

Sagan, 13 janvier 1855.—Je suis revenue hier de Breslau où j'ai passé un jour plein, en grande partie avec le Prince-Évêque à causer de ce qu'il vient de quitter à Rome et de ce qu'il trouve ici; et ce qu'il trouve ici est grave et triste; car il n'est que trop évident que le Gouvernement prussien, conduit par les piétistes, cherche par tous les moyens, surtout par des voies occultes, qui n'en sont que plus dangereuses, à saper l'Église catholique et à en paralyser les Ministres. Ces voies occultes se trouvent même mises en jeu, à Rome, au point que le Saint-Père, loin de redouter le retrait de la Légation de Prusse, le désire, tant celle-ci a fait de protestantisme et de franc-maçonnerie au palais Cafarelli[ [143]. Il y aurait des volumes à écrire sur tout ceci.

Sagan, 20 janvier 1855.—Voici une lettre de lady Westmorland, en date du 17, de Vienne: «Tous les jours, les chances de paix me paraissent moindres, et cependant nous sommes au seul moment où elle serait possible, car on pourrait la faire avec honneur de tous les côtés[ [144]. Je crois l'Empereur de Russie sincère; il fait de grandes concessions pour terminer une guerre qui, jusqu'à présent, n'a pas eu pour lui des conséquences trop désastreuses. Mais l'idée seule qu'on pourrait entrer en négociation avec l'Empereur Nicolas met Bourqueney en fureur. Il me semble, cependant, bien difficile de refuser la négociation, quand les conditions, qu'on a posées soi-même comme nécessaires, ont été acceptées sous réserve. Mais le fait est que, lorsqu'on a posé les conditions, on était convaincu qu'elles ne seraient pas acceptées. Les détails de la Conférence du 8 ont été reçus à Londres le 9; et, aujourd'hui 17, encore point de réponse, excepté un simple accusé de réception. C'est qu'on attend les ordres de Paris pour savoir ce que l'on doit faire. Soyez sûre que c'est l'Empereur Napoléon qui est le maître de la situation. La paix se ferait demain s'il le voulait; mais il ne le veut pas, il ne l'a jamais voulu. Je ne sais quelles sont ses arrière-pensées; mais il en a. Le Gouvernement anglais est trop faible et trop divisé, trop soumis au joug de la presse pour agir selon les lois du bon sens; et puisque la nation anglaise entière est dans un paroxysme fiévreux en faveur de l'alliance française, il faut bien que le Cabinet cherche sa seule force dans le soutien de la France. Voilà pourquoi je désespère de la paix. On s'acharne à ne rien écouter, jusqu'à ce que l'on se soit rendu maître de Sébastopol par quelque succès éclatant; mais, si on y parvient, je doute fort qu'alors la Russie soit aussi bien disposée qu'elle l'est en ce moment à désarmer. Mais obtiendrons-nous ce succès? J'en doute. Nous pourrons, peut-être, avec des sacrifices énormes, détruire la ville et les vaisseaux, mais je ne crois pas qu'il soit possible de prendre et d'occuper Sébastopol sans avoir pris les forts du nord, c'est-à-dire sans un second siège plus difficile que le premier. Si on manque la chance que les concessions actuelles de la Russie offrent en ce moment, je ne vois plus qu'un avenir plein de périls pour le monde entier. Ici, on désire ardemment la paix, on cherche à avancer les négociations; et, tout en adhérant aux garanties demandées, on voudrait ne pas rendre les choses trop difficiles pour la Russie. On serait bien aise de voir la Prusse entrer dans l'alliance; on le désire aussi à Londres, mais la France fera tout ce qu'elle pourra pour l'empêcher, car c'est ce qu'elle craint par-dessus tout

Sagan, 23 janvier 1855.—On me mande de Paris que la Cour féminine de l'Impératrice Eugénie, par des démissions peu regrettables, va se recruter dans le faubourg Saint-Germain, non pas, à la vérité, dans ses sommités, mais cependant dans le beau monde.

On ajoute que le traité avec l'Autriche a adouci beaucoup de récalcitrants. Il en reste cependant un petit nombre, entre autres le côté Molé, plus fortement accentué chez Mme de La Ferté[ [145]. Sa cousine, Mme de La Grange, s'était annoncée à Champlâtreux; elle a reçu, pour réponse, de la part de l'intolérante Mme de La Ferté, refus absolu de recevoir une personne ralliée. Là-dessus, Mme de Flavigny, mère de la refusée, écrit avec furie à son cousin M. Molé. Celui-ci répond plus courtoisement, mais avec une merveilleuse impudence, qu'il a toujours été légitimiste. Et voilà le monde et la société de Paris! Du reste, on dit que celle de Berlin, celle de Vienne, ne sont pas plus commodes, que partout, il y a division, aigreur, hostilité.

Sagan, 27 janvier 1855.—On m'écrit de Berlin que le Prince de Prusse y est fort triste et fort peiné. On croyait, avant-hier, à la sortie de M. de Manteuffel des affaires et à l'entrée de M. de Bismarck-Schœnhausen aux Affaires étrangères. Cependant, il n'y avait rien de fait, rien de décidé. Si ce bruit se vérifiait, la guerre entre l'Autriche et la Prusse, déjà probable, deviendrait certaine; car M. de Bismarck déteste l'Autriche, autant que moi je déteste les chats[ [146], et il brûle de la combattre en brandissant une lance qui pourrait bien avoir les mêmes proportions que celle de Don Quichotte.

Voici une singulière anecdote dont des personnes graves m'assurent la parfaite exactitude; la police militaire et civile en étouffent, comme de raison, la circulation. Il y a fort peu de jours que deux sentinelles, placées au musée de Berlin, ont vu la nuit les portes du Château s'ouvrir et un cortège funèbre, entouré de force flambeaux, en sortir et se diriger vers l'église qu'on nomme le Dom. Sur le char funèbre, se trouvait une couronne royale, et le Prince de Prusse conduisait le deuil. Une des sentinelles, saisie d'effroi, a perdu connaissance; l'autre a vu entrer le cortège dans l'église. Toutes deux, lorsqu'elles ont été relevées du poste, ont été faire leur déposition parfaitement identique, quant aux détails, dans la bouche de l'une comme dans celle de l'autre. Et voilà!

Sagan, 5 février 1855.—Quel spectacle que celui offert par l'Angleterre! Cette grande Angleterre quand j'y vivais! Et maintenant, quel écroulement! Le tout au profit de lord Palmerston! Mais tout cède à l'horreur de ce qui se passe en Crimée. Je n'ose plus lire les articles qui en dépeignent les misères; cela me bouleverse pour l'humanité en général, et pour ceux qui m'intéressent en particulier[ [147].