Sagan, 7 février 1855.—Humboldt, dans une longue lettre pleine de gémissements sur les illusions que nous déplorons tous, dit ensuite: «On a envoyé d'abord le général Wedel à Paris[ [148], un des innocents que l'on flattera aux Tuileries; le dangereux Olberg l'accompagne, mais depuis, on le fait suivre par un autre négociateur, Niebuhr[ [149], sous l'apparence peu trompeuse d'un voyage de délassement. J'ai été sollicité de lui donner des recommandations pour Guizot, Salvandy, Villemain. Voudra-t-il pénétrer dans le temple de la rue Saint-Florentin[ [150]? Après Niebuhr, il reste à envoyer Hensel, et puis le hurleur Strauss. Voilà à quoi en est réduite la diplomatie prussienne!»

M. de Manteuffel, m'écrit-on, d'autre part, ignorait tellement la mission du général Wedel que, lorsque celui-ci s'est présenté au Ministère des Affaires étrangères pour prendre connaissance des dernières correspondances diplomatiques, le Ministre les lui a refusées, disant qu'il ne les lui communiquerait que sur un ordre signé du Roi. Le Roi dit aux uns, qu'il ne fera jamais la guerre aux alliés, aux autres, que jamais il ne la fera à la Russie.

Sagan, 12 février 1855.—Que dire de l'étrange discours de l'amiral Napier, qui jette son verdict contre la marine anglaise? Voilà donc l'Angleterre déflorée de tous ses prestiges. Quel fiasco! Ce n'est pas parlementairement qu'elle brille, pas plus que maritimement, ni militairement; car il est impossible de plus laver son linge sale en public qu'on ne l'a fait en plein Parlement[ [151]. Tout cela profite à Louis-Napoléon, et je ne vois ici que lui qui ait tiré avantage des déconfitures des autres. J'en ai du chagrin pour l'Angleterre, j'y ai passé de trop belles années pour qu'il me soit possible de rester indifférente à ses échecs. Quelqu'un de très bien placé pour le savoir me mande de l'Italie que le Roi de Sardaigne est dans une disposition d'esprit fort abattue et troublée. Ayant demandé à sa mère de lui donner, avant de mourir, sa bénédiction, la mourante la lui a refusée et n'a fini par la lui accorder que sous condition expresse qu'il ne sanctionnerait pas la vente des biens du clergé, et la jeune Reine aussi, après avoir reçu les derniers sacrements, a conjuré le Roi de ne pas charger sa conscience d'un tel péché. On croit donc que le Roi ne sanctionnera pas cette loi spoliatrice; mais d'autre part, les Ministres et la majorité des deux Chambres veulent forcer le consentement royal[ [152].

On m'écrit de Paris que c'est décidément le duc de Broglie qui succédera à Sainte-Aulaire à l'Académie française, et un homme de lettres à M. Ancelot. Reste le fauteuil de Baour-Lormian[ [153] qui, je l'espère encore, arrivera à M. de Falloux, quoi qu'on dise que M. Thiers est vif contre lui; son propos à ce sujet est de dire: «Jamais je ne donnerai ma voix à l'Immaculée Conception.»

Sagan, 14 février 1855.—Voilà encore le Duc de Gênes mort. Quels avertissements pour le Roi de Sardaigne! N'y verra-t-il pas le doigt de Dieu?

Berlin, 20 février 1855.—On m'assure qu'il est arrivé ici, il y a deux jours, un projet de convention signé entre le général de Wedel et M. Drouyn de L'Huys qui serait très acceptable pour la Prusse, mais qui, naturellement, doit d'abord obtenir la sanction du Roi. Je n'ai pu savoir, jusqu'à présent, si elle avait été donnée ou bien si on n'aura pas cherché à allonger la courroie, au moins jusqu'au passage de lord John Russell, qu'on attend d'ici à quelques jours[ [154].

Quelqu'un disait quand on admirait devant lui l'Empereur Napoléon III: «Gare aux coups de tête.» Et, en effet, en voilà un nouveau qui se prépare et qui, s'il s'exécute, ne le cédera en rien à celui de Strasbourg et de Boulogne. Il est parfaitement sûr qu'il veut partir à la fin de ce mois pour la Crimée, y faire à coups d'hommes assaut à Sébastopol, prendre la ville et être revenu à Paris au bout de six semaines pour l'ouverture de l'Exposition. Cette fantaisie a extrêmement effrayé à Paris. On tâche d'en détourner l'Empereur, mais c'est fort difficile. Le général Niel lui a mandé qu'il y avait eu plusieurs fautes de faites dans le plan du siège, fautes réparables, et que la ville, difficile à prendre, n'était pas cependant impossible à escalader à coups d'hommes.

Berlin, 2 mars 1855, 4 heures après midi.—Le télégraphe apporte une immense nouvelle qui a frappé ici comme un coup de foudre la Famille Royale. Le retentissement en sera non moins immense d'un bout de l'Europe à l'autre[ [155]. La présence à Berlin de lord John Russell au moment où on y reçoit la nouvelle de la mort de l'Empereur Nicolas ajoute encore aux embarras de M. de Manteuffel, car le Roi ne reçoit plus personne et il part ce soir pour Charlottenbourg. Les dernières paroles de l'Empereur Nicolas à l'Impératrice ont été pour faire demander au Roi de Prusse de rester le même envers la Russie, et de se souvenir des dernières paroles du Roi son père. On m'assure qu'après avoir appris ce détail, le Roi est allé en chercher l'écho au tombeau de Charlottenbourg. On ne croit pas qu'il dépende du nouvel Empereur de se montrer plus facile pour les conditions de la paix. On pense plutôt, que pour se maintenir en possession de ce trône sanglant, il faudra qu'il se montre presque aussi russomane que l'est son frère Constantin.

Berlin, 3 mars 1855.—La mort de l'Empereur Nicolas, si peu prévue, ayant éclaté dans les vingt-quatre heures que lord John Russell a passées ici, rien n'a pu s'éclaircir entre lui et le Cabinet prussien. A Vienne aussi, tout va être suspendu, et probablement, il en sera de même du voyage de l'Empereur des Français en Crimée. Mon impression du moment est que cette mort ne facilite pas la paix. L'Impératrice veuve a montré un grand courage, une grande force morale; mais on n'en croit pas moins qu'elle ne puisse survivre, au delà de quelques mois, à son époux.

Berlin, 6 mars 1855.—Il est arrivé ici une dépêche télégraphique de l'Impératrice veuve de Russie, demandant au Roi que, s'il envoyait un Prince de sa maison à Saint-Pétersbourg, ce fût le Prince Charles de préférence. Celui-ci était déjà parti quand la dépêche est arrivée. Je crois qu'on a caché ce fait disgracieux au Prince de Prusse, qui en aurait été d'autant plus peiné que son bon cœur est tout entier à la douleur de sa sœur. Quelqu'un de bien informé m'a assuré que la nouvelle Impératrice est aussi anti-prussienne que son époux est anti-autrichien. On suppose qu'il sera fort tiraillé entre sa femme et sa mère, chacune exerçant un grand empire sur lui. Le télégraphe ne cesse de porter et de reporter les plus tendres assurances entre l'oncle et le neveu. La politique sentimentale joue ici le premier rôle, ce qui fait que la part de la mission relative à Berlin, dont lord John Russell était chargé, ne pouvait se placer à un moment plus inopportun; aussi est-il parti très mécontent. Le général de Wedel a repris la route de Paris, mais je doute que ce soit avec des instructions plus larges. On paraît convaincu, à côte de moi, que la paix ressortira nécessairement et même promptement en regard de ce qui vient de se passer à Saint-Pétersbourg. Le nouvel Empereur n'oserait pas faire une concession, quelle qu'elle fût, en outre de celles accordées par son père; sans cela, il irait de sa couronne ou du genre de sa mort. Ce qu'on espère, c'est que les Cours alliées, croyant avoir moins à redouter du fils que du père, exigeront moins de l'héritier que de son prédécesseur; mais qu'il faut que les concessions viennent de Paris et de Londres, qu'elles ne peuvent venir de Saint-Pétersbourg, à moins que la guerre, en continuant, ne finisse par amener de grands échecs russes.