Berlin, 8 mars 1855.—Hier, le général Wedel était encore ici. On annonce son départ pour ce soir; cependant, il y a un certain parti qui tente l'impossible pour entraver ce départ, ce qui fait qu'on ne pourra le tenir pour certain que lorsqu'il sera effectué. Il paraît que le général a exigé des instructions moins vagues que les premières. Les lui donnera-t-on?

Le prince Gortschakoff de Vienne a reçu la confirmation des instructions de l'Empereur défunt. Le premier espoir pacifique, qui avait fait monter les fonds publics partout, fait place à un peu de baisse aussi partout. Cela ne veut pas dire que nous n'ayons pas fait un pas vers la paix, mais cela prouve que ce pas est petit, très petit.

J'ai enfin lu les discours académiques de MM. Berryer et Salvandy; et, si j'ai trouvé le second d'un tiers trop long, le premier m'a semblé, au rebours de ce que j'attendais, plus déclamatoire que le second. Je le trouve un peu trop lardé de mythologie: la Colchide, Iphigénie, Mithridate sont entassés plus que de raison quand on les concentre sur le spirituel mais très peu poétique Alexis de Saint-Priest.

Berryer m'a fait dire que la phrase sur M. de Talleyrand, dont il espérait que je serais contente, lui avait été inspirée par le désir de m'offrir un hommage[ [156].

On m'assure d'autre part, que grâce à la présence du grand monde, la séance a été quelque chose qu'on ne peut se figurer, que cependant le succès de Mgr Dupanloup n'a pas été dépassé. Il paraîtrait que la personne de Berryer a eu une plus grande ovation que son discours. Sauf deux ou trois allusions, ce discours n'aurait pas excité les mêmes transports que celui de l'Évêque.

Mais les transports qui s'adressaient à la personne de Berryer ont été si enthousiastes et si universels que l'amour-propre le plus exalté en aurait été comblé. Les salves qui ont accueilli l'entrée de l'orateur ont été comme un feu de mitraille. Le passage sur M. de Talleyrand a été aussi fort senti et très goûté. M. de Salvandy a été, à son tour, traité très favorablement par l'assemblée. Le premier soir, la reproduction des discours avait été interdite, à cause de quelques intentions très marquées et de quelques-uns des applaudissements décernés à Berryer. On a dit que la princesse Mathilde, qui était présente, en avait été blessée. Quoi qu'il en soit, dès le lendemain, l'autorisation de publier était accordée. Restait la présentation traditionnelle au Chef du gouvernement. Suivant l'usage, Salvandy avait écrit, le soir même de la séance académique, au grand Chambellan. Le lendemain, M. Villemain, le secrétaire perpétuel, reçoit une lettre de M. Berryer qui lui en communique une qu'il avait adressée à un M. Mocquart, secrétaire des commandements de l'Empereur, en le priant de faire valoir ses impossibilités, et d'obtenir la dispense du devoir commun, en raison du service qu'il rendit à Louis-Napoléon, il y a quinze ans. Depuis, M. Mocquart a répondu que l'Empereur est trop haut placé pour tenir à ce que l'usage constant soit suivi ou non; que si M. Berryer était venu, il aurait été reçu, non comme l'adversaire d'aujourd'hui, mais comme le défenseur d'il y a quinze ans; qu'à ce dernier titre, il était libre de faire ce qu'il voudrait. Je ne trouve pas trop fier de contracter une obligation pour ne pas faire une révérence, et de demander à Louis-Napoléon les moyens de rester en bons termes avec les extrêmes de son parti à lui, Berryer. Cet incident va ajouter aux difficultés de M. de Falloux, déjà fort menaçantes, puisque Cousin lui donne l'exclusion, et Cousin est le maître de l'Académie; lui seul y a une volonté, des passions, un parti-pris, enfin ce qui rend le maître. Il a voulu Odilon Barrot à l'Académie des Sciences, soi-disant, morales et politiques. MM. Guizot, de Broglie, Duchâtel le lui ont donné! Il a voulu M. de Broglie à l'Académie française pour évincer M. de Falloux, en dépit des engagements les plus solennels, et tout le monde y a consenti. Cette mode académique, l'agitation qu'elle cause, la liberté de langage qu'elle inspire m'ont fait souvenir plus d'une fois déjà de ce mot de Fontanes au premier Napoléon: «Ah! Sire, laissez-moi, du moins, la république des lettres.»

Je suis presque honteuse de m'être laissée entraîner sur le terrain littéraire, lorsqu'on n'est préoccupé que de la scène guerrière, politique, diplomatique et de cette fortune providentielle qui semble s'épuiser en faveur de l'hôte des Tuileries; car enfin, le voici pour le moment sans autre compétiteur en Europe pour le goût des aventures.

L'embaumement du corps de l'Empereur Nicolas a mal réussi, son visage s'est trouvé si atrocement défiguré, qu'au lieu de l'exposer à découvert sur le lit de parade, comme c'est l'usage, il a fallu le renfermer tout de suite dans son cercueil. On peut imaginer les commentaires, les suppositions sinistres qui en résultent.

Berlin, 10 mars 1855.—Lady Westmorland me mande de Vienne en date du 7: «Depuis hier, je puis vous dire que mon âme commence à s'ouvrir aux espérances de paix; car le prince Gortschakoff a reçu, par télégraphe, l'ordre d'agir selon les instructions de l'Empereur défunt, avec l'annonce que le nouvel Empereur n'y apporte aucun changement. On va donc immédiatement commencer les conférences. Aujourd'hui, les plénipotentiaires d'Autriche, de France et de Grande-Bretagne se sont réunis, et mon mari est revenu très satisfait de l'accord qui a régné entre eux. Vous savez que l'humeur de mon mari est très conciliante et pacifique. Je suis contente aussi de lord John Russell; je l'ai trouvé infiniment plus modéré et plus désireux de faire la paix que je n'osais l'espérer. Mais tout est imprévu et inattendu par le temps qui court. Le jeune Empereur d'Autriche a été très affecté de la catastrophe de Saint-Pétersbourg, les larmes lui sillonnaient le visage, mais l'heureux accouchement de l'Impératrice est venu les essuyer. Il ne l'a pas quittée pendant tout le travail et s'est montré le meilleur des maris. Le baptême a eu lieu splendidement et en grand gala. L'Empereur, avant la cérémonie[ [157], avait donné audience à lord John Russel, audience dont mon compatriote a été ravi. La Reine Victoria a été gracieuse; elle a télégraphié à mon mari, dès qu'elle a appris l'accouchement, pour exprimer son intérêt et ses félicitations, et ordonner qu'on lui fît savoir par le télégraphe des nouvelles de la mère et de l'enfant. Lord John Russell prend hautement la défense de lord Raglan, qu'on a tant calomnié[ [158]

Berlin, 17 mars 1855.—C'est M. de Morny qui s'est chargé d'annoncer, avec des précautions et des ménagements infinis, à Mme de Lieven, la mort de l'Empereur Nicolas. Elle n'a pas été autrement émue, et sa réponse a été simplement: «Ah! alors me voilà sûre de rester tranquillement ici.»