Berlin, 22 mars 1855.—Les espérances de paix paraissent se développer. Dieu veuille leur donner accroissement et belle venue! Il paraît que l'Empereur Napoléon n'irait pas en Orient si, d'ici à huit jours, les conférences de Vienne avaient fait un pas sérieux vers la paix; mais que si les choses traînaient en longueur, il partirait en laissant l'Impératrice régente; car les Muphtis s'opposent à l'arrivée d'une belle dame avec son entourage d'amazones jeunes et jolies, que Winterhalter peint, en ce moment, comme pendant au Décaméron[ [159]. Tout cela est drôle!
Berlin, 24 mars 1855.—Je reçois des félicitations sur le passage qui me concerne dans le nouvel ouvrage de M. Villemain: Souvenirs contemporains[ [160]. Je crois qu'on a mal interprété le passage sur les Mémoires; il ne peut pas s'agir des miens, par la bonne raison que je n'ai écrit que les quelques pages sur mon enfance, que vous possédez[ [161].
M. Villemain ne peut donc parler que des Mémoires de M. Talleyrand, dont il a entendu lire quelques morceaux par mon oncle. Mais il semble insinuer que, soit dans les Mémoires, soit dans la correspondance de M. de Talleyrand, j'ai été plus qu'un simple secrétaire sous la dictée, et j'en suis fâchée. Je n'ai pas eu la moindre part à la rédaction des Mémoires, excepté dans deux passages fort courts sur le Pape et sur les Polonais. Et pour ce qui est de la correspondance, si j'ai été au delà du simple metteur d'adresses, je n'ai jamais eu le mauvais goût de m'en vanter, et je suis sincèrement peinée, chaque fois que par bienveillance pour moi ou par dénigrement de mon oncle, on cherche à me grandir à ses dépens. Après tout, je suis fort sensible à ce que M. Villemain, voulant à toute force exhumer une ensevelie, l'ait fait d'une façon si favorable.
M. de Forbin-Janson a fait, une fois dans sa vie, un tableau qui, dans le temps, exposé au Salon du Louvre, a fait sensation. Il représentait en couleurs brillantes le couronnement d'Inès de Castro après sa mort, le Roi forçant ses courtisans à baiser la main de la morte qu'ils avaient persécutée de son vivant. M. Villemain a fait de même; il a couronné une morte.
Humboldt, qui est venu me voir hier en sortant du dîner royal de Charlottenbourg, m'a conté que le masque moulé sur l'Empereur Nicolas, après sa mort, était arrivé et avait remué tous les cœurs et tous les nerfs.
Sagan, 7 avril 1855.—Depuis que je suis de retour, j'ai pu avancer dans la lecture de M. Villemain, qui me paraît être bien plus un cadre à ses impressions actuelles qu'un recueil exact des impressions quotidiennes de l'époque qu'il décrit. Ce ne sont pas des mémoires, et si ce sont des souvenirs, ils se ressentent trop du présent pour rendre exactement le passé. Mais par le style et les noms propres, ce livre se lira beaucoup et piquera la curiosité des personnes qui se rappelleront des gens et des choses d'alors. Ils n'y trouveront probablement pas ce qu'ils y cherchent; mais ils auront tenu en main des pages brillantes et agréables comme passe-temps. C'est un concert harmonieux de mots, même d'idées; mais ce n'est pas l'œuvre d'un peintre d'histoire. On aura beau faire, notre époque ne produira plus de cardinal de Retz, ni même de Mme de Motteville. C'est qu'à présent il y a des écrivains et des femmes auteurs; mais la spontanéité, la naïveté, l'abandon, les choses prises sur le fait, le premier jet sans étude, sans travail, le plaisir de se souvenir pour son propre divertissement n'existent plus.
Sagan, 12 avril 1855.—Lady Westmorland me mande, en date du 9, que les espérances de paix pâlissent, mais qu'on attend encore la réponse à un courrier expédié à Saint-Pétersbourg pour rompre la Conférence ou en continuer les stériles efforts.
Sagan, 20 avril 1855.—Voici l'extrait d'une lettre de lady Westmorland, du 18 avril, de Vienne: «Depuis hier, mes espérances renaissent un peu: la réponse de Saint-Pétersbourg est plus conciliante qu'on ne l'espérait. Je crois qu'on pourra s'entendre, mais la nouvelle du bombardement de Sébastopol commencé le 9, dont nous n'avons aucun détail, nous tient dans une grande anxiété[ [162]. Je crains que lord John Russell ne retourne promptement à Londres; on le veut absolument à son poste de ministre des Colonies, et je crois qu'on a besoin de lui à la Chambre des Communes. Cela laissera une rude besogne sur les épaules de mon mari; mais, si nous avons l'espoir d'une bonne réussite, cela nous soutiendra.
«M. Drouyn de L'Huys paraissait hier tourner vers la paix. Le petit Bourqueney est hors de lui; toujours dans les extrêmes: monté aux nues aujourd'hui, abattu tout de son long demain.
«Les gazettes anglaises ne trouvent pas assez de termes pour déifier l'Empereur Napoléon et l'Impératrice Eugénie. Une de celles qui encensent le plus le couple impérial a, je le sais, offert ses louanges à l'Empereur François-Joseph et au Gouvernement autrichien, moyennant une certaine somme. Mais le comte Buol a repoussé cette offre avec un juste dédain. Quand on songe que ce sont ces misérables gazetiers à qui on permet de gouverner l'Angleterre et qui en effet la gouvernent!»