Sagan, 3 mai 1855.—Depuis les nouvelles du 14 avril, je n'ai rien reçu de mon fils Alexandre qui est devant Sébastopol; cela devient ancien, et je redoute tout autant, pour lui, les affreuses maladies qui règnent maintenant en Crimée que les boulets des assiégés; ce sont ces maladies pestilentielles qui sont la vraie raison pour laquelle l'Empereur Napoléon a renoncé à son voyage en Orient. Le coup de pistolet, s'il l'eût atteint, aurait jeté le monde dans un désordre affreux; car les éléments révolutionnaires auraient vite partout repris le dessus[ [163]. Je crois qu'il faut que l'homme taciturne gouverne encore plusieurs années, avant que l'équilibre européen puisse s'en passer.
On m'écrit de Vienne que les Conférences se sont rompues sur ce que les Russes n'ont pas voulu céder la plus minime partie de leurs prétentions, ce qui a mis l'Empereur d'Autriche dans un grand embarras, vu qu'il s'était montré garant de l'extrême modération dont les plénipotentiaires russes l'avaient assuré être les organes[ [164]. Le jeune Empereur, qui est sincère et honnête, a été outré de ce manque de bonne foi qui n'était calculé que pour gagner du temps et arrêter la marche des armées autrichiennes.
On dit que pendant le voyage des Majestés françaises à Londres, la Reine Victoria a été la seule qui ait conservé aisance et dignité; que les autres grands personnages des deux pays se montraient embarrassés, gênés, plus ou moins gauches. L'Impératrice Eugénie a paru maladive et fatiguée. Les cadeaux français ont été des plus magnifiques. Si le voyage en Orient paraît abandonné, celui de Vienne ne paraît pas invraisemblable[ [165]. On dit que le langage des orléanistes a été le seul inconvenant, et ce me semble, bien absurde, après l'attentat contre Louis-Napoléon; car l'impression générale était que, si l'attentat eût réussi, la République aurait prévalu. Aussi les républicains sont-ils désolés, car un attentat manqué est ce qui pouvait leur arriver de pis.
Mme Mollien m'écrit que la Reine Marie-Amélie est étonnamment bien de santé, mais que la princesse de Joinville est en plein état de phtisie.
Un des motifs qui ont décidé l'Empereur Napoléon à renoncer au voyage d'Orient a été le refus de son cousin de l'y suivre.
Interruption de la correspondance jusqu'au 14 juin, les deux correspondants s'étant retrouvés à Sagan.
Carlsbad, 14 juin 1855.—Je voudrais bien que la Prusse et l'Autriche parvinssent à s'entendre cordialement, et que, formant ensemble une solide barrière, elles obligeassent l'Est et l'Ouest de l'Europe à désarmer. Mais la méfiance est encore bien profonde.
Si je disais que je me plais ici, je mentirais grandement; j'y suis bien logée, mais sans verdure; j'y connais assez de monde pour en être ennuyée. On dit qu'il ne faut pas lire, pas écrire, peu dormir, guère manger, ne pas s'agiter, ne songer à rien, végéter le plus honnêtement possible: c'est la plus sotte vie, et cependant on sent qu'il faut obéir, car il est de fait qu'on n'est capable de rien. Je suis en plein traitement, c'est-à-dire très éprouvée; il y a toujours pour moi un grain de Crimée dans chaque verre de Sprudel[ [166], et cela ne le rend pas plus facile à digérer.
Carlsbad, 24 juin 1855.—Je n'ai pas précisément à me plaindre de mes eaux; mais je sens qu'il me faudrait du soleil en plus et la Crimée en moins. Voilà une affaire qui semble avoir été affreuse, le 18 de ce mois, sur les remparts de Malakoff[ [167]. Mon fils avait pris part à l'action très brillante du 8, au Mamelon Vert. Il s'en est bien tiré; mais comment se sera-t-il tiré de celle du 18, qui a été si désastreuse?
On dit que, du côté des alliés, neuf mille hommes ont péri, que les généraux ne s'entendent pas entre eux, que le choléra fait rage, que l'Empereur Napoléon, saisi par les mauvaises nouvelles, est malade, que la rente baisse, que les récoltes se perdent et que nous touchons à la fin du monde. J'ai le cœur fort triste, fort serré, et plus de larmes dans les yeux que de sourires sur les lèvres.