Le 5 juillet, je partirai pour Téplitz; j'y trouverai, à ce que l'on dit, les légitimistes français en foule. M. de Montalembert est en Angleterre; il y voit souvent les habitants de Claremont, où on le soigne et où on le caresse beaucoup.
Carlsbad, 6 juillet 1855.—La mort de lord Raglan m'a été au cœur. Puisqu'il devait finir dans cette affreuse Crimée, il aurait mieux valu être tué sur la brèche que de mourir du choléra. Quelle fin, pleine d'amertume, d'une belle et noble carrière, si brillamment commencée, si honorablement continuée, terminée par tant d'outrages et d'injustices. A Londres, nous l'appelions la Perle[ [168]. J'ai une lettre de lady Westmorland, désespérée sur cette perte; c'est son fils, lord Burgersh, qui est chargé d'escorter les restes de son oncle en Angleterre.
Le discours de l'Empereur Napoléon, à l'ouverture des Chambres, est ici depuis hier; il y fait sensation. Il semble ridicule aux Russes, impertinent aux Autrichiens, déplacé aux Prussiens, impudent aux Anglais, et effrayant aux Français. Personne n'en est satisfait, et chacun d'en tirer des horoscopes plus ou moins charmants. On veut y voir de nouveaux symptômes de guerre générale, de révolutions, de bouleversements, de fin du monde. Sans aller jusque-là, il est certain que l'Europe a bien mauvais visage et qu'elle est entre les mains de médecins empiriques peu rassurants[ [169].
Carlsbad, 11 juillet 1855.—En Angleterre, on blâmera la police d'avoir fait son devoir à Hyde-Park en réprimant l'émeute; partout on ne songe qu'à désarmer l'autorité et à décourager ceux qui la représentent[ [170]. Quelles singulières explications que celles de lord John Russell! Quelle étrange façon de dire: «Comme diplomate à Vienne, j'étais pour la paix; comme ministre à Londres, je suis pour la guerre.» Cela s'appelle être un homme d'État, ce n'est autre chose qu'un homme de désordre. Ce petit fauteur de la réforme vivra assez pour voir s'achever la révolution.
Poor dear old England[ [171]!
Teplitz, 16 juillet 1855.—Je ne m'amuse pas ici, mais je trouve l'air excellent. Ce joli pays est plus accessible qu'à Carlsbad; j'y demeure à l'écart des indifférents; tout cela me convient assez, car, à défaut de ce qui plaît, il faut du moins tâcher d'avoir ce qui est commode.
J'ai fait ma cour au Comte et à la Comtesse de Chambord qui partent après-demain; ils me traitent avec les mêmes bontés qu'à Venise, et mes impressions sur eux restent les mêmes. On espère la Reine Marie-Amélie avec tous ses fils à Frohsdorff au mois de septembre; elle y trouvera un neveu fort tendrement respectueux[ [172].
Teplitz, 18 juillet 1855.—La Saint-Henri a été fêtée ici par un dîner champêtre donné par Mme la Comtesse de Chambord; on n'y avait convié que les Français. Hier, ils m'ont fait l'honneur de venir me dire adieu dans la matinée; ils partent ce matin, et toute la colonie française se disperse. Je trouve plus de fermeté et de sérieux dans la conversation du Comte de Chambord qu'il y a deux ans, et la même dignité gracieuse dans la Princesse. Elle m'a comblée, et le mari m'a dit au bout de mon escalier, en se retournant encore une fois: «Ma femme vous aime beaucoup.» J'avoue que cela m'a fait plaisir.
Brienne-le-Château, 5 août 1855.—Je suis arrivée ici hier dans la matinée; je suis accueillie, on ne peut mieux, par la princesse Laurence de Bauffremont, à laquelle ma visite paraît faire plaisir. Le château est noble, parfaitement meublé et arrange; il domine trente lieues de pays, mais d'un pays plat, plus convenable pour livrer une bataille que pour charmer l'œil. Il n'y a guère de fleurs, pas même précisément de jardin; mais des allées droites en charmilles, et des quinconces, à l'ancienne mode française, se perdent dans des bois mal percés. Le tout est très noble, très éventé, assez sec et sans charme extérieur. L'intérieur est excellent et magnifique.
Paris, 10 août 1855.—Les efforts gigantesques, qui surgissent à tous les coins de Paris, pour exciter à des jouissances de tous genres, me semblent indiquer un déplorable état social; je ne saurais dire l'effroi qui s'empare de moi à voir cette population remuante, fiévreuse, promenant sans cesse et sans relâche sa curiosité et ses passions d'une arène à une autre. Il est évident que le précipice bordé d'or et de fleurs est au bout, et qu'il ne tardera pas à engloutir, dans un abîme de feu, de sang et de boue, ceux qui chantent, dansent et se grisent à l'entrée du cratère. Ce qui se raconte des spéculations financières auxquelles hommes et femmes, jeunesse et vieillesse participent; ce qui se dit tout haut des mœurs, des allures, de la rupture des liens de famille et de la morale de la génération toute prête à étrangler la nôtre, fait frémir. J'ai une grande terreur de tout ce qui me passe sous les yeux, et je serai bien aise de me trouver, pendant quatre jours, sous les verrous du Sacré-Cœur d'Orléans, où je ne verrai que d'innocentes jeunes filles et où je n'entendrai que des hymnes pieuses.