On dit décidément que l'Impératrice Eugénie est grosse. J'ai reçu le maréchal de Castellane qui, quoi qu'on ait dit, retourne demain à Lyon[ [173].
Orléans, 16 août 1855.—Je suis ici depuis le 18, et je repars demain pour Rochecotte, après avoir vu deux fois Mgr Dupanloup à la Chapelle Saint-Mesmin[ [174] et une fois au Sacré-Cœur, où toutes les dames, à commencer par Mme d'Avenas, me gâtent à l'envi l'une de l'autre.
Rochecotte, 25 août 1855.—Je ne sais aucune nouvelle, si ce n'est qu'à Paris on trouve la Reine Victoria peu jolie et que, s'il y a curiosité, il n'y a pas d'applaudissements[ [175]. Au grand Opéra in fiochi, le prince Albert a bien obéi à la consigne conjugale, car, assis entre l'Impératrice Eugénie, qui était admirablement belle, et la princesse Mathilde, qui a de forts appas, il n'a guère parlé ni à l'une, ni à l'autre.
Paris, 7 octobre 1855.—Me voici dans la grande Babylone depuis trente-six heures et parfaitement ahurie. J'ai des lettres d'Alexandre du 25 septembre: il dit que l'assaut a coûté dix mille cinq cents morts pour les Français seulement[ [176]. Paris n'est pas bien sain en ce moment; les maladies y abondent; il y a une autre maladie, celle de la dégringolade des fonds publics, qui paraît grave; une autre s'appelle la cherté des subsistances; une troisième, le mouvement vif des sociétés secrètes; une quatrième, les coquetteries du gouvernement pour les rouges. Quant à la paix, il paraît qu'elle est encore très éloignée, et qu'à force de succès, chèrement payés, les triomphes valent des défaites.
Le Bourg d'Iré (chez le comte de Falloux), 29 octobre 1855.—On ne saurait être plus mal servi par le temps que je le suis. J'ai eu froid à Rochecotte; ici, c'est la Sibérie. Le château est beau, noble, vaste, d'un goût excellent, mais d'un froid! De petites cheminées pour chauffer de grandes pièces sans tapis, ni doubles croisées. Il faut avoir dépassé Lyon pour oser autant compter sur le soleil qui, en ce moment, a de rigoureux caprices. J'aurais voulu voir la ferme et tout le détail de ce bel établissement, où le goût des arts tempère l'activité de l'agriculture, où une belle bibliothèque repose de la race bovine, et où le gentilhomme chrétien a pu être, sans contrastes affligeants, ministre du Président et serviteur fidèle de l'Exilé. Il n'y a, en dehors du châtelain et de son aimable femme, personne ici que M. Albert de Rességuier avec ses enfants et une gouvernante. J'oubliais la pauvre petite Loyde de Falloux; cette malheureuse enfant, âgée de treize ans, a toutes les disgrâces naturelles extérieures, beaucoup de l'intelligence de son père; mais elle a l'air timide et amer, ce qui se conçoit à merveille, mais ce qui est unheimlich[ [177] au possible.
L'état des yeux de M. de Falloux étant très fâcheux, on craint les lampes, les bougies; aussi tout est-il enveloppé d'abats-jour verts, dans ces grandes pièces boisées en chêne, tendues d'étoffes foncées, ornées de grands tableaux d'excellents maîtres; mais le tout est lugubre!
Ce que j'ai pu apercevoir de la contrée ne l'est pas; avec du soleil, le pays doit être charmant; d'Angers ici, il m'a singulièrement fait souvenir de dear England, de notre vieille Angleterre!
Orléans, 1er novembre 1855.—J'ai visité le vieux château d'Angers, bâti en ardoises et en tuffeau d'une force extraordinaire, d'une sombre tristesse, jusqu'à ce que, du haut des tours décapitées, on découvre la Mayenne et le Loir se jetant dans la Loire et courant avec elle dans la mer. Le grand Condé disait que le château d'Angers était le plus fort de France. Il renferme maintenant les émeutiers du mois dernier[ [178].
Paris, 5 novembre 1855.—J'ai été hier chez la duchesse d'Istrie, j'y ai revu mon appartement[ [179]. Que de souvenirs! Et je rencontre dans ce même hôtel de la rue Saint-Florentin, qui? Thiers! devenu gros, gras, toujours brillant de conversation, parlant industrie, exposition, le tout très spirituellement, nullement embarrassé de me rencontrer, et en quel lieu! venant à moi avec la main tendue pour le shake-hand, prenant la mienne, la saisissant à tout rompre. Tout s'est passé simplement de ma part, car il aurait été de mauvais goût d'embarrasser le salon où tout cela se passait.
Lyon, 16 novembre 1855.—Lyon est affreusement froid, et je suis bien mal dans le très mauvais hôtel de l'Europe. Il gelait à glace hier matin quand j'ai quitté Paris. Un gros brouillard a triomphé des pâles effets du soleil; je n'ai pas même pu jouir du joli pays qui, surtout en Bourgogne, m'a semblé border la route. Je ne pense pas trouver un changement de température avant Avignon, et encore gare le mistral!