Nice, 22 novembre 1855.—J'ai eu très froid jusqu'à Valence et une pluie diluvienne de Marseille à Cannes, où le temps est devenu fort agréable et la contrée charmante. J'entends dire que Nice est encombrée de beau monde, à peine de Russes, quelques Allemands, pas mal de Français, innombrablement d'Anglais, plusieurs Italiens, les Sclopis entre autres.

Nice, 26 novembre 1855.—Il a fait hier une journée admirable, et vite, je me suis promenée sur la montagne dans le jardin de la grande Villa Gastaud, habitée il y a trois ans par le général Pepe, occupée maintenant par lady Shelley, un peu blue stocking[ [180], un peu protectrice des arts, etc., polie et obligeante. Dès mon arrivée, elle m'a lancé une invitation pour les concerts qu'elle donne tous les jeudis matin. Je ne sais ce que vaudra sa musique, mais sa maison est charmante et son jardin ravissant; l'air le plus pur, la mer la plus bleue, le ciel le plus resplendissant et une végétation des plus parfumées; des magnolias en pleine terre et des violettes à en faire litière.

Nice, 5 décembre 1855.—La mort de M. Molé laisse un vide dans les rangs déjà si clairsemés des gens de bon goût et de grandes manières. Il était de ceux qui m'avaient vue entrer dans le monde; je n'en connais plus guère de cette date.

Le duc de Noailles m'écrit qu'on s'arrangera pour que ce soit à M. Molé, et non à M. Lacretelle, que M. de Falloux succède à l'Académie, parce qu'il y aura plus d'harmonie et de sympathie entre un tel successeur et un tel prédécesseur.

1856

Nice, 12 janvier 1856.—Pendant plusieurs jours les communications ont été coupées, par mer par la tempête, par terre par le gonflement des torrents et la rupture des ponts. Les voilà enfin rétablies, les vagues se calment, les torrents se sèchent aussi vite qu'ils se précipitent; le soleil fait justice de tous ces excès, et les lettres attendues arrivent pour rendre les distances moins pénibles.

Nice, 17 janvier 1856.—On m'écrit de Paris: «La partie va devenir redoutable contre la Russie. On ne peut nier que la coalition est en train de se former contre elle. L'Autriche est fort engagée actuellement pour ne pas prendre les armes au moment donné. La Suède et le Danemark s'engagent peu à peu à leur tour. La Prusse même sera obligée de s'y joindre; elle jouerait trop gros jeu à ne pas le faire; et si plusieurs des puissances continentales prennent part à la guerre, il leur faudra des avantages, et si elles en ont, il en faudra à la France aussi; il pourrait être commode de charger la Prusse d'en faire les frais.»

Une autre lettre me dit: «On n'a pas encore perdu tout espoir de paix, la Russie va entrer en négociation, l'Angleterre fera tout au monde pour y mettre obstacle, mais l'Empereur Napoléon, qui la désire, mettra de la fermeté à l'obtenir. On ne croit pas à la sincérité de la Prusse; aussi, on va bloquer ses ports, et l'Angleterre offre de laisser la France prendre la Belgique et les provinces rhénanes, si la France lui laisse brûler Cronstadt et les flottes russes. L'Autriche va être obligée de marcher avec l'Occident, sans quoi on entre en Italie et on soulève ses provinces.»

Nice, 24 février 1856.—Le morceau de M. Cousin sur Mme d'Hautefort[ [181] est un diamant. La péroraison me plaît moins cependant, car je trouve qu'il y a un certain manque de goût et de simplicité à entretenir le public des voies de Dieu en soi; et ces voies ont beau avoir été ouvertes par les belles converties ou convertisseuses du dix-septième siècle, il n'en est que plus étrange de se produire ainsi, sous les plis de leur robe de bure ou de velours, à ses lecteurs, qui se moqueront bien plus de la vanité qui fait choisir un pareil cadre, qu'ils ne seront édifiés de la profession de foi de l'auteur. Ce n'est pas que je comprenne fort bien, qu'ayant recherche cette haute société chrétienne et y ayant vécu intimement par tant de curieuses recherches, on ne finisse par subir sa bonne et grande influence. On a raison de la mettre en lumière, de l'honorer dans ses écrits et de montrer par là qu'on s'est imbu de son esprit et de ses croyances: cela déjà est utile; mais lorsqu'on veut occuper le public, non seulement de ses écrits, mais encore de sa conscience, il faut alors lui donner, outre de belles paroles, de grands exemples. J'attends donc M. Cousin se couvrant, à Port-Royal-des-Champs, de la poussière des tombeaux; se construisant, des derniers débris de cette illustre thébaïde, une cellule sur la place même d'où M. Singlin dirigeait Mme de Longueville, et s'y donnant la discipline du silence.