Nice, 28 février 1856.—On dit que nous marchons vers la paix, mais que la conclusion, quoique infaillible, sera longue à atteindre. Je crois au travail souterrain et venimeux de lord Palmerston, et le tout me paraît plutôt un armistice, plus ou moins prolongé, qu'une paix équilibrant l'Europe. J'espère, du moins, que la Prusse prendra dans toutes les négociations une part active et honorable[ [182].
Nice, 16 mars 1856.—L'autre jour, Thiers, en parlant de l'Empereur Napoléon, a dit: «Je n'aime pas le cuisinier, mais je trouve sa cuisine excellente.» Ce propos a été rapporté à l'Empereur qui a répliqué: «Dites à M. Thiers que je ne le prendrai pas pour mon marmiton, car il gâterait mes sauces.»
Nice, 21 mars 1856.—Chacun paraît stupéfait et paralysé par les tragédies de Berlin. Je ne savais que ce qu'en disent les journaux qui savent et disent, en général, fort mal. Je suis lugubrement impressionnée de ces scènes sanglantes qui, se mêlant aux aigreurs parlementaires et aux intrigues de la camarilla, indiquent un état de choses inquiétant[ [183]. Que trouverai-je à mon retour? Rien de bon, je le crains. M. de Manteuffel arrivant à Paris à la onzième heure ne donne pas grand éclat au rôle politique de son souverain. Tout est fort triste, assez humiliant.
Nice, 31 mars 1856.—Je quitte Nice demain. On me comble ici de toutes parts des plus aimables attentions; il ne tiendrait qu'à moi de me croire adorable et regrettée; j'en rabats beaucoup, mais enfin, ce sont d'assez doux échos; sans s'y fier entièrement, on aime le son. Et cependant, je suis fort triste, je ne saurais trop dire pourquoi, mais je ne puis exprimer de quel poids moral je me sens oppressée, car ma santé est redevenue assez bonne; mais c'est l'âme, ce sont les nerfs, l'esprit, le cœur; c'est là ce qui est en désarroi.
Turin, 8 avril 1856.—J'ai fait route jusqu'ici sans accident; mais, en dépit d'un beau soleil qui éclaire cette belle ville, je sens que je vais vers le Nord, et ce n'est pas une sensation agréable à la peau.
J'ai été choyée et fêtée à Gênes par les Balbi, Pallavicini et Durazzo; et je le suis ici par les Viry, Malabria, Cortanze, Perrone, Villamarina et un Corps diplomatique fort empressé. J'ai vu à Nervi, près de Gênes, la Reine Marie-Amélie, très émue de la visite imprévue et spontanée du Comte de Chambord, qu'elle n'avait pas revu depuis sa petite enfance[ [184]. Ce qui eût été un événement, il y a quelques années, n'est plus pour le moment qu'une douceur de famille; mais cette douceur en est une grande pour une personne qui est évidemment bien près d'aller retrouver ceux qui, sans doute, ont célébré là-haut une paix éternelle. La Reine est guérie; mais il n'en est pas moins évident qu'elle n'offre plus de résistance et que le moindre souffle emportera cette transparente enveloppe d'une âme toujours également ferme et douce. Elle m'a nommé tous ses enfants et petits-enfants, mais elle n'a pas même indiqué Mme la Duchesse d'Orléans. Je l'ai trouvée entourée du Duc et de la Duchesse de Nemours, de la Princesse Clémentine et de son mari.
Milan, 12 avril 1856.—J'ai oublié de mander de Turin que j'avais fait une visite à la Duchesse de Gênes; elle a été des plus gracieuses et m'a chargée de beaucoup de choses pour Dresde et pour Potsdam; elle m'a fait voir ses deux gentils enfants[ [185], afin d'en rendre compte à leurs grands-parents d'Allemagne; elle est la nièce favorite de la Reine de Prusse.
On m'a donné à Turin les discours prononcés par le duc de Broglie et M. Nisard à la réception du premier à l'Académie française. Je ne sais si je dois m'en prendre à des fautes d'impression et de ponctuation; mais j'ai trouvé dans le style du Duc des obscurités étranges, des tours de phrases malsonnantes, et parfois des locutions du langage le plus familier. Je ne parlerai pas de l'extrême âpreté de quelques passages peu appropriés à un discours, dont le but principal était de louer l'homme du monde le plus étranger à toute violence[ [186], chez lequel même l'aménité et l'urbanité étaient poussées jusqu'à l'extrême. A la vérité, il importait moins à M. de Broglie de louer Sainte-Aulaire que de paraître rétrospectivement une fois encore sur la scène politique. En un mot, il y a quelque chose de tendu dans ce discours qui lui ôte de la grâce, du naturel, de la simplicité; il est tout pétri de l'âcreté des doctrinaires et il a toute leur disgrâce. M. Nisard, qui veut plaire à tout le monde, pourrait bien ne satisfaire personne.
Il y a trois ans, les pluies de novembre m'empêchèrent d'aller voir la Chartreuse de Pavie. Hier, le ciel étant serein, j'ai mieux rempli mon désir de touriste et je m'en applaudis, car c'est bien beau et bien curieux. Le goût le plus élevé, les arts divers dans leur plus belle expression, la richesse dans sa magnificence s'y donnent la main, pour produire l'achevé. Malgré l'extrême richesse de l'édifice, rendu sous le dernier empereur d'Autriche aux Chartreux, ils n'y ont plus trouvé ni ornements d'églises, ni vases sacrés; pillés aux différentes phases révolutionnaires, tous les biens ruraux ont été également vendus. Il ne leur reste qu'une petite rente fort exiguë, et les aumônes et charités des fidèles, ce qui les expose à mourir de faim au milieu des millions et des millions enfouis dans ce temple merveilleux.
Vienne, 22 avril 1856.—Ma route de Vérone ici s'est faite sans accident. Le passage du Semmering est surprenant de hardiesse et de beauté, le temps était clair, mais froid[ [187]. La végétation est arriérée de beaucoup, même sur celle de Vérone, et si le soleil brille, il ne chauffe guère.