Berlin, 11 janvier 1851.—On est assez sérieux ici, socialement. Hier cependant il y a eu un joli concert à Charlottenburg, et les physionomies étaient assez ouvertes. M. de Manteuffel est retourné à Dresde, pour y passer quarante-huit heures et prendre congé du prince Schwarzenberg qui repart définitivement pour Vienne. Dresde marche clopin-clopant; cependant, on y cherche, et on croit y trouver une solution. Il est question, mais vaguement encore, d'envoyer le comte d'Arnim-Heinrichsdorf à Vienne.
On se montre, ici, très préoccupé des destinées de la France et de l'état critique qui s'y révèle de plus en plus. M. de Persigny a laissé un triste renom. On est satisfait de son successeur, qui a une chétive mine, mais qui est poli et sans jactance[ [2].
Humboldt se porte étonnamment bien, mais sa politique est, à mes yeux, moins belle que sa mine.
Berlin, 15 janvier 1851.—Les agitations politiques parisiennes préoccupent ici[ [3], mais cependant l'attention du public est toujours principalement tournée vers Dresde d'où il paraît que le baron de Manteuffel est revenu de bonne humeur, il y a deux jours. Hier au soir, ses salons étaient remplis. J'y ai paru un instant, tout le parti conservateur s'étant promis de s'y rendre.
M. Thiers est aux pieds de Mme de Seebach, disant qu'elle n'est pas jolie, mais qu'elle a de l'élégance dans l'esprit. On dit aussi qu'il écrit souvent à la Reine des Pays-Bas, et que ces commerces féminins le consolent des mécomptes de son ambition.
Berlin, 17 janvier 1851.—J'ai vu hier la Reine, qui était venue de Potsdam pour voir la nouvelle chapelle que le Roi a fait construire dans le Château, et où on a fait le premier essai de la musique qui y sera exécutée demain à la fête des Ordres[ [4]. Cette chapelle, dans le style byzantin, est grande et vraiment très belle; les proportions en sont vastes, la coupole surtout imposante. La musique y fait un fort bel effet.
La seconde Chambre paraît pousser le Cabinet à la dissolution, en le taquinant et l'entravant sans cesse.
La première Chambre est aussi ministérielle que la seconde l'est peu.
Berlin, 19 janvier 1851.—Je vois avec peine qu'en France le gâchis est à son comble; c'est le nivellement le plus complet. Pas un nom, pas une individualité qui ressorte et qui se détache sur ce fond boueux.
Ma vie ici est sans chocs, sans contrariétés, mais aussi sans grand intérêt, et les journées effiloquées par mille petites obligations sociales me laissent l'âme assez vide. Il n'y a ni grandes fêtes, ni grandes fatigues, mais une mauvaise coupe d'heures, et une série de petits devoirs auxquels on ne peut se refuser, qui heurtent ma paresse et effarouchent ma sauvagerie, deux dispositions qui vont fort en augmentant.