La dépêche de ce pauvre M. de Schleinitz aux Cours de Londres et de Saint-Pétersbourg[ [275] est une publication rétrospective destinée à éclairer et à satisfaire l'opinion. En vérité, je ne sache rien de mieux fait pour faire hausser les épaules! Ne concluant à rien, ne proposant rien. Tout y est confus; on conçoit à merveille que les réponses aient été aussi obscures que les demandes. Il dément, dans une pièce plus récente, le projet de médiation attribué à la Prusse; Schleinitz se borne au démenti sans oser inculper l'Angleterre; car on n'ose rien ici, où l'Angleterre prime encore. Pour exhaler son humeur contre l'Autriche et retrouver, s'il se peut, l'influence que par sa faute elle a perdue en Allemagne, la Prusse se remet en coquetterie avec le parti de Gotha et avec les débris du parlement de Francfort de 1848. Elle veut (triste politique d'Auerswald et de Bethmann-Holweg) réveiller les passions de 1848, les protéger en espérant les diriger et inspirer, par elles, aux petits souverains allemands le détachement de l'Autriche, ou sinon, les livrer aux exigences révolutionnaires de leurs peuples. Triste jeu, mauvaise politique! Le Prince Régent et le prince de Hohenzollern ne se doutent pas du chemin que les Ministres leur font faire.
Sagan, 11 août 1859.—Voilà le Roi de Prusse retombé dans un état qui détruit toutes les espérances que certaines personnes s'obstinaient à conserver[ [276].
Il y a des gens qui croient qu'on ne s'entendra pas à Zurich; je n'ai jamais vu les acteurs prévoir aussi peu les chances et comprendre aussi mal l'imbroglio de leur propre drame[ [277]. On m'assure que la France fait sous main tout ce qu'elle peut pour arriver à s'emparer modestement, mais sûrement de la Savoie: procédé bien encourageant pour la Prusse qui, en somme, l'aura bien voulu.
Sagan, 26 août 1859.—J'apprends de bonne source qu'on a découvert à Naples un complot contre le Roi; on voulait le chasser comme on a chassé le Grand-Duc de Toscane[ [278]. On a les preuves de la complicité du nouveau ministre de Sardaigne à Naples, M. de Salmour; le général Filangieri voulait lui envoyer ses passeports; le Roi s'y est refusé. Je me permets de trouver que le Roi a eu tort. Il n'y a pas moyen de ne pas rester les yeux fixés sur l'Italie. Intérêt de curiosité plutôt que de goût. Comment finira la question des anciens Princes? Elle me paraît se compliquer de jour en jour. Le parti, qui ne veut pas d'eux, mène assez adroitement ses affaires; des apparences tranquilles et des votes font plus d'effet que des émeutes. Il paraît que les Mazziniens sont surtout concentrés pour le moment en Romagne. L'Assemblée de Florence vote l'exclusion du Grand-Duc de Toscane[ [279]; pendant ce temps-là, l'Empereur Napoléon le reçoit très bien à Paris; mais on laisse Garibaldi organiser une armée pour l'empêcher de rentrer dans ses États. Qui donc est-ce qu'on trompe dans cet imbroglio? les Princes ou les Peuples? Quels que soient les trompeurs ou les trompés, non seulement l'Italie, mais toute l'Europe est bien malade.
Sagan, 31 août 1859.—Voici les extraits de plusieurs lettres que j'ai reçues de Paris, de Londres et de Nice:
«Paris, 25 août. Le Gouvernement est assez troublé du chaos italien; cependant, il espère s'en tirer. On se disait sûr, hier, que le Roi de Sardaigne refuserait les couronnes que lui offrent Florence, Parme et Modène. Que feraient alors les meneurs actuels des trois duchés? La République leur est interdite. Quel Roi iraient-ils chercher? un Leuchtenberg, le petit Robert de Parme, le prince Napoléon? on ne sait. En tout cas, on a un moyen de les mettre dans l'embarras; on leur dira que leurs élections et leurs assemblées ne valent rien; qu'ils n'ont pas mis en œuvre le vrai suffrage universel, tel qu'il a opéré en France; il faut que tout le monde vote, les paysans comme les bourgeois. Tout sera donc à recommencer, et l'on se flatte que soit opinion, soit lassitude, des élections nouvelles ramèneront les anciens Princes, qu'à Villafranca on s'est engagé à rétablir, pourvu que ces Princes fassent (et on y compte) des concessions suffisamment libérales. Les hommes d'affaires, la Bourse avaient hier des nouvelles bien différentes de celles du Gouvernement. Ils croyaient que le Roi de Sardaigne accepterait les trois petites couronnes. Il y a des spectateurs, gens d'esprit, qui admirent la modération et l'habileté des libéraux italiens. On dit qu'ils marchent avec ensemble, qu'ils ont promptement étouffé le mouvement de colère suscité en Italie par la paix de Villafranca; qu'ils se sont bien ralliés tous à la cause piémontaise et qu'ils la feront triompher. D'autres gens, d'esprit aussi, disent que les grands révolutionnaires, les Mazziniens, n'acceptent rien de tout cela et sont plus que jamais décidés à mettre ou à remettre l'Italie en feu. L'émeute de Naples est un prélude; Bologne est un foyer inextinguible; les Légations ne veulent décidément plus du Pape. Le Pape ne veut, ni ne peut y renoncer; il y a là de quoi faire échouer toutes les solutions piémontaises et françaises. Le petit mouvement en Savoie, pour la réunion à la France, a assez troublé le cabinet de Turin. Le général Dabormida a adressé à tous les agents piémontais une circulaire pour repousser absolument cette idée et démontrer l'insignifiance du mouvement en l'attribuant au parti clérical. Il y a, dans la circulaire, plus d'humeur que d'inquiétude. Les vrais spectateurs politiques, les connaisseurs, sont bien plus préoccupés du nord-ouest de l'Europe que de l'Italie: bien ou mal, Piémont ou chaos, le coup est fait en Italie, on n'y retournera pas de sitôt.
«L'humeur est grande ici contre la Belgique. Le maréchal de Mac-Mahon, commandant à Lille, est la réponse aux fortifications d'Anvers; c'est l'homme de guerre du jour. On dit que, dans l'entrevue de Villafranca, il a été fort question de la Prusse et que les deux Empereurs se sont confiés leurs rancunes. Je crois savoir que les Russes sont plutôt favorables qu'hostiles à la Prusse, et que l'amitié de l'Empereur Alexandre pour le Prince Régent est sincère; il n'en est pas moins vrai que le mouvement militaire de l'Allemagne, qui éclate en ce moment, importune également à Saint-Pétersbourg et aux Tuileries, et que les deux Cours s'entendent pour le contrarier, comme pouvant opposer une barrière gênante à leurs ambitions.»
«Londres, 26 août. Nous sommes plus que jamais ici en méfiance et en inquiétude; rien de prochain, mais une collision très probable et à laquelle nous nous préparons en faisant tout ce que nous pouvons et tout ce que nous pourrons pour l'éviter.»
«Nice, 25 août. Dans l'entrevue des deux Empereurs à Villafranca, l'Empereur Napoléon a insisté pour que des quatre places fortes, l'Empereur François-Joseph cédât au moins Peschiera aux Piémontais, et, sur le refus persévérant de l'Empereur d'Autriche, l'Empereur des Français a dit: «Eh bien, ne me répondez pas aujourd'hui sur ce point; je vous demande d'y réfléchir jusqu'à demain. Je vais faire rédiger ce dont nous sommes convenus; je vous l'enverrai par mon cousin, et signé de moi, en laissant le sort de Peschiera en blanc; vous y mettrez votre décision, mais je vous prie d'y bien penser.» De retour à Vallegio[ [280], l'Empereur Napoléon, qui seul avait pris des notes, rédigea, en effet, la convention; puis, il a appelé le Roi Victor-Emmanuel et la lui a montrée, en lui demandant de la signer aussi. Le Sarde s'est récrié: «Ce n'est pas du tout là ce que vous m'avez promis.—Après tout, vous gagnez une belle province», reprit l'Empereur, ajoutant avec un sourire: «Le Milanais, c'est le pays des belles femmes.» Le Roi Victor-Emmanuel a répondu: «Je croyais que nous étions ici pour parler sérieusement d'affaires sérieuses; je vais signer, mais comme il me convient!» Et il a signé: «Je ratifie, pour ce qui me concerne, la présente convention», ne ratifiant ainsi que ce qui se rapportait à la Lombardie et restant étranger à toutes les autres dispositions ou omissions sur le reste de l'Italie. L'Empereur Napoléon a vainement tenté d'obtenir une signature pure et simple, elle est restée telle que je vous le dis. Le lendemain, l'Empereur Napoléon a envoyé son cousin à Vérone en lui recommandant d'insister fortement sur la question de Peschiera, et de ne remettre la convention signée qu'à la dernière extrémité, et qu'après avoir fait les derniers efforts pour cette cession. On dit que le prince Napoléon, jaloux de se faire bien venir à Vérone, n'a fait aucun effort, et a remis la convention signée, en parlant à peine de Peschiera.»
«Paris, 26 août. Le prince Napoléon était hier à la séance publique de l'Académie française avec la princesse Clotilde, elle, dans une tribune réservée, lui, dans les rangs de l'institut, comme membre libre de l'Académie des Beaux-Arts. Le public était très nombreux, quoique fort choisi, et aussi chaud que le temps était brûlant. Les discours de Villemain et de Guizot, surtout le dernier, ont été frénétiquement applaudis. Vous les verrez dans les journaux et vous y remarquerez plus d'une allusion qui ont été toutes vivement saisies par le public[ [281].»