On se montre inquiet de la Russie, sans l'être au fond, car on trouve que c'est commode; du reste, la réponse anglaise aux propositions tardives de la Prusse est plus mauvaise et plus absurde que celle de Saint-Pétersbourg[ [270]; on croit même savoir que la Russie, craignant que l'Autriche n'obtienne des dédommagements vers l'Est qui pourraient la gêner (elle Russie), est disposée à voter pour que la Vénétie appartienne à l'archiduc Maximilien, en faveur duquel le roi Léopold s'agite infiniment; mais, on dit aussi que, si cela avait lieu, le pauvre Prince ne tarderait pas à succomber aux poignards mazziniens, et que, si l'Empereur Napoléon contrarie le mouvement antipapal, les Romagnols deviendraient des Orsini. Quel chaos!

Lœbichau, 14 juillet 1859.—Je suis chez ma sœur depuis avant-hier; je la quitterai demain pour Berlin où je suppose que je trouverai tutti quanti un peu ébouriffés de la rapidité avec laquelle se succèdent armistice, entrevue et préliminaires de paix. Il sera curieux d'en connaître les conditions; car, comment l'Empereur Napoléon pourra-t-il se départir de son fameux programme sans réveiller les héritiers d'Orsini? Et comment l'Empereur François-Joseph, qui est bien loin encore d'être dans une position désespérée, en acceptera-t-il toute l'étendue? Enfin, nous ne tarderons pas à savoir le mot de l'énigme. Il sera curieux à connaître. On murmure encore le mot de peste, ayant éclaté chez les zouaves et les turcos. L'Angleterre par son action, la Prusse par ses finasseries, la Russie malgré ses intrigues, se sont placées hors de la conclusion de ce drame, qui ne me paraît être que le prélude d'autres entreprises préparées dans quelque temps sur un autre théâtre. Ah! la Prusse, la Prusse! quel rôle que le sien! On tenait encore la dragée haute au prince Windisch-Graetz à Berlin que déjà le général Fleury frappait en parlementaire aux portes de Vérone[ [271].

Le duc de Gramont a déclaré au Pape que s'il excommuniait Victor-Emmanuel, lui, Gramont, et le général de Goyon quitteraient Rome et livreraient par là Pape et Cardinaux à la férocité d'une population plus que jamais travaillée par les mazziniens. On dit Cavour de fort mauvaise humeur[ [272]. On aura bien de la peine à rapproprier l'Italie, même en parquant l'Autriche hors de la Lombardie.

Berlin, 19 juillet 1859.—J'ai eu beaucoup d'émotion, en revoyant le Roi; malgré ses débilités qui ne guériront jamais, je l'ai cependant trouvé infiniment moins troublé, altéré et affaissé que je ne le croyais. Il sent parfaitement ce que son état a de pénible, mais il espère toujours une guérison complète. La Reine ne se fait aucune illusion. Pendant que j'étais auprès de Leurs Majestés, le télégraphe a apporté la nouvelle de la mort de cette charmante Reine de Portugal[ [273]. J'en suis restée peinée au cœur. Ce pauvre jeune Roi sera désespéré!

L'Italie reste en feu, l'Europe reste méfiante. L'Empereur Napoléon est à la fois téméraire et timide, s'engageant audacieusement et reculant devant les embarras que son audace a fait naître, ce qui n'a d'autre effet que d'en créer de nouveaux. L'Europe finira par se lasser, et certes, elle n'aura pas manqué de patience. Ici on a d'autant plus d'humeur qu'on sent le ridicule de la position qu'on s'est faite, sans vouloir en convenir.

On m'a dit assez de mal du Ministère actuel; tout le monde ici se déteste; mais le mot d'ordre est la haine de l'Autriche, qu'on accuse de n'avoir fait la paix que par malice contre la Prusse, tandis qu'à la fin d'août, on serait venu, dit-on, à son secours. Ceci est merveilleux! En attendant, on est ruiné, humilié, irrité, et la disposition des esprits est très peu satisfaisante.

Sagan, 23 juillet 1859.—Je suis arrivée ici le 20. La veille de mon départ de Berlin, j'ai eu un long entretien avec le Prince-Régent; je l'ai trouvé bien vieilli; il m'a fait grand'pitié. Malgré les efforts de la presse prussienne, qui ergote tant qu'elle peut, il n'en est pas moins vrai que la position qu'on s'est faite est fausse et embarrassante. Dieu veuille qu'elle ne devienne pas dangereuse. Le Prince-Régent rejette toute la faute sur l'Angleterre. Comme il est très honnête homme, il faut bien croire ce qu'il dit; mais il a de singuliers conseillers qui abusent de sa bonne foi et de sa crédulité. Il m'a fait l'honneur de me dire que l'argument principal, que l'Empereur Napoléon a fait valoir auprès de l'Empereur François-Joseph, a été une note de l'Angleterre, très hostile à l'Autriche et qui était (le Prince-Régent dit qui semblait être) écrite au nom de la Prusse comme à celui de l'Angleterre. Cette note plaçait l'Autriche beaucoup plus mal que la France ne lui offrait de l'être, ce qui aurait fait céder l'Empereur François-Joseph. Le Prince-Régent se dit très irrité de ce procédé fallacieux de l'Angleterre.

Sagan, 26 juillet 1859.—Le discours de l'Empereur Napoléon aux grands Corps de l'État[ [274], à mon avis, n'est pas sans habileté; mais il ne change rien à la situation; il la laisse aussi brouillée, aussi obscure, aussi épineuse que l'ont faite les événements. C'est, du reste, un art comme un autre que faire des aveux pour couvrir des fautes et des embarras, et cet art n'est pas sans effet auprès du gros public. Il en pourrait bien être des discours comme des victoires, dont le succès est plus grand que l'effet. Que de choses étranges n'entend-on pas? ainsi, chacun critiquant de plus en plus cette paix dont on est toujours aussi content. Je crois pouvoir dire avec certitude que dans leurs conversations, l'Empereur François-Joseph a été net et résolu; il a abandonné sur-le-champ la Lombardie, et cela, sans la moindre hésitation, ni objection! «Ceci ne me regarde plus, je n'y suis plus rien; disposez-en comme vous l'entendrez.» Mais quand l'Empereur Napoléon a mis en avant quelques idées sur d'autres points, comme un Archiduc souverain en Vénétie, l'abandon des Duchés au Piémont, l'Empereur François-Joseph les a écartées sur-le-champ aussi, comme décidé plutôt à continuer la guerre, si on insistait. «Un membre de ma famille souverain en Vénétie, a-t-il dit, c'est impossible! On m'en demanderait bientôt autant pour la Hongrie, puis pour la Bohême, le Tyrol et je ne resterais plus qu'Archiduc d'Autriche.» Sur cette réponse, que je trouve très juste et perspicace, l'Empereur Napoléon n'a plus insisté.

M. de Cavour a fait proposer de racheter Parme à la Duchesse régente; cela a été repoussé comme inadmissible. La plus vive, contre, a été l'Impératrice Eugénie; on cite d'elle ce propos: «On ne traite pas une Princesse de la maison de Bourbon comme un prince de Monaco.»

C'est M. de Cavour qui a fait mettre à sa place, au Ministère, M. Rattazzi; il ne tardera pas beaucoup lui-même à y rentrer; son maître le regrette et veut le ravoir, disant: «On crie beaucoup contre Cavour, il est vrai qu'il brouille tout; mais c'est égal, je l'aime, c'est mon homme.»