Téplitz, 29 juin 1859.—Voici le trait principal d'une lettre que j'ai reçue d'Angleterre: «L'esprit d'ici est triste; la cour, la haute société sont d'un côté, le Ministère et le gros du public de l'autre. Point d'homme qui pèse sur ce simulacre de Parlement. Qu'est-ce qu'une majorité de treize voix et un Ministère composé d'ennemis jurés qui se sont fait et qui se font encore mille tours? Les hommes publics de ce temps-ci sont tombés dans le dernier décri; l'Angleterre abdique sans estime ni confiance pour celui[ [265] sous lequel elle s'incline. Elle abdique par imprévoyance, par pusillanimité, par prédominance des intérêts matériels; dans une telle situation, elle ne pèsera que du mauvais côté!»
Téplitz, 2 juillet 1859.—Je ne puis dissimuler que je suis bien mécontente du rôle que joue la Prusse, bien dangereux, d'ailleurs, à tous les points de vue. Je crains qu'il ne soit trop tard pour tout. Si la mobilisation n'est qu'une vaine et illusoire démonstration, elle est trop chère; elle dérange, sans profit, la vie privée de tout le monde et mécontentera l'armée, dont on stimule l'honneur sans jamais le satisfaire. Si on voulait réellement opposer une barrière sérieuse à l'ennemi, il ne fallait pas lui donner le temps de battre les uns sur le Mincio et de s'armer fortement sur le Rhin, où on aura probablement, par cette belle combinaison, des échecs sérieux.
En attendant, la Révolution marche à pas fermes et habiles, et nous en avons les indices certains par les promenades des gens de mauvaise mine qui crient la faim. Il y a eu dans ce genre de mauvaises scènes à Kœnigsberg. Quel avenir! et qu'il eût été facile de l'éviter avec de la bonne foi, de la netteté, de l'à-propos et une intelligence prompte des vrais intérêts de la Prusse. Mais avec l'irrésolution d'un ministre paresseux comme Schleinitz et un ambassadeur chimérique à Paris comme Pourtalès, comment ne pas faire fausse route?
Téplitz, 7 juillet 1859.—On me mande de Paris que l'Empereur Napoléon voudrait y revenir, et laisser là l'Italie; mais il ne sait à qui confier le commandement de l'armée; le maréchal Canrobert aurait été au-dessous du médiocre à Solferino[ [266] et les autres savent mener les troupes, mais manquent d'autorité.
Les pièces diplomatiques mettent bien à découvert l'ambition piémontaise et la conspiration italienne[ [267]. Ce langage n'a rien qui m'étonne, car l'équilibre européen n'a évidemment plus de gardien. Les grandes puissances ont renoncé à veiller sur l'Europe, et quand lord John Russel et lord Palmerston jugeront à propos d'intervenir, cette intervention ne suffira plus, pas plus que la note qui vient si tard, si mollement. L'Angleterre et la Prusse se trouvent impuissantes à force d'avoir été inactives.
La position du Pape me fend le cœur, et un Gramont geôlier du Pape, qui l'eût cru!
Dresde, 11 juillet 1859.—Que dire de cet armistice demandé par l'Empereur Napoléon dans une lettre autographe adressée à l'Empereur d'Autriche? C'est le général Fleury qui est venu en parlementaire porter cette lettre à Vérone. L'Empereur François-Joseph, après l'avoir lue, a fait entrer M. Fleury et a passé deux heures enfermé avec lui; et c'est à la suite de cette lettre et de cet entretien que le jeune Empereur a consenti à l'armistice. L'étrangeté, c'est que la demande soit venue du côté du vainqueur, au moment où Kossuth et l'intrigue russe mettaient la Hongrie en émotion[ [268], où les flottes françaises sont maîtresses de l'Adriatique, où le fameux quadrilatère est cerné.
Je vois ici des personnes, intéressées à être bien informées, qui prétendent que le typhus et la dysenterie font ravage dans le camp français, que l'Empereur Napoléon est importuné des ambitions sardes, inquiet du mouvement révolutionnaire de l'Italie et gêné par les complications romaines, qu'il a envie de hâter une rentrée triomphale en France, avant d'avoir éprouvé des revers. Tout ceci me paraît insuffisant pour motiver une pareille démarche avant que le fameux programme soit accompli.
Le ministre de Prusse ici, M. de Savigny, prétend que la mobilisation prussienne a effrayé l'Empereur. Quelle bêtise! La Prusse a eu le tort de l'inquiéter sans avoir eu l'énergie de lui faire peur, et c'est la plus fatale des conduites. Si j'en crois mes instincts, cet armistice tournera contre les Prussiens. L'Empereur Napoléon et la France sont bien plus intéressés à la ligne du Rhin qu'à l'Italie, et ce n'est pas l'Autriche, si lâchement abandonnée, qui se mettra en mouvement pour lui venir en aide. J'ai causé avec quelqu'un venant de Berlin, et qui m'a raconté des choses étranges sur la débandade qui y règne, sur le Régent soumis à quelques-uns de ses ministres. On dit que rien ne peut donner idée des luttes qui y règnent, de l'aveuglement des uns, de la faiblesse des autres, de la médiocrité de tous, et hélas! des flots montants de l'esprit révolutionnaire. Auerswald, doublé du comte Schwerin (deux parfaits jacobins), partent de l'idée qu'en faisant du libéralisme, toutes les populations germaniques se soumettront à la Prusse et qu'elle héritera de ses voisins, à la façon dont Victor-Emmanuel s'étend vers Milan, Florence, Modène et Parme.
A Berlin, on est d'une étroitesse et d'une aigreur protestantes extrêmes; on est charmé de l'écroulement du Pape et on s'est réjoui de la scène hideuse qui s'est passée à Milan le jour de Saint-Pierre et Saint-Paul. Ce jour-là, on a brûlé en place publique, aux cris féroces de la multitude, trois grandes poupées figurant le Pape, tiare en tête, le cardinal Antonelli et le général commandant des Suisses. Les sociétés bibliques anglaises, qui depuis longtemps travaillent l'Italie, ont en grande partie atteint leur but. Lord John Russel ne s'en tient plus de joie, en particulier lady John qui est une Minto enragée[ [269]. Bernstorff est retourné à Londres dégoûté et effrayé du gâchis de Berlin. Pourtalès y règne plus chimérique que jamais; malheureusement, on dit qu'il a enlacé et aveuglé le prince de Hohenzollern. A Berlin on n'a jamais voulu de la guerre et on attendra l'arme au bras qu'on vienne la faire.