Strasbourg est mis sur le pied de guerre, les régiments aguerris de l'Algérie sont remplacés par des régiments nouveaux; les anciens seront employés aux Alpes et sur le Rhin. Les généraux Martimprey, Trochu, Niel, seront à la tête de l'État-Major de l'Empereur qui commandera en chef; il y aura une armée des Alpes et une armée d'observation du Rhin; Pélissier contenant les rouges à Paris. Le prince Napoléon sera emmené de gré ou de force à l'armée. Voilà à quoi on s'apprête. Le Congrès ne semble à bien des gens qu'un leurre pour épuiser l'Autriche dans une vaine attente. On dit que M. de Cavour, en rentrant à Turin, a été un peu surpris de s'y trouver dépassé par les cris des réfugiés, qui y deviennent chers et importuns.

Paris, 12 avril 1859.—Le rôle que joue la Russie sera dans son plus grand développement à l'arrivée du prince Gortschakoff, qu'on attend ces jours-ci. Le Congrès reste douteux, le lieu où il se tiendrait également incertain; il n'y a de certain que les élégantes toilettes commandées par les femmes des plénipotentiaires qui comptent exercer leurs séductions. On me nomme Mme Walewska et lady Cowley. Cette dernière est revenue fort autrichienne de Vienne, où on l'a habilement cajolée. Depuis hier, on croit à la paix; avant-hier, c'était la guerre; je ne sais encore rien d'aujourd'hui; demain, ce sera autre chose. C'est un va-et-vient auquel on ne comprend plus rien; mais, ce qui est évident, c'est qu'on ne croit plus à personne, ni aux gazettes, ni aux hommes, ni aux choses.

Paris, 22 avril 1859.—On s'attend à ce que l'ultimatum, à bref délai, que l'Autriche, fatiguée et poussée à bout, vient de proposer à Turin, n'y étant pas accepté, sera suivi le lundi de Pâques des premières hostilités. Depuis hier, toutes les troupes d'ici partent par le mont Genèvre ou par Toulon. Paris est consterné; jamais guerre n'a trouvé moins d'entrain dans cette France toujours si gaie au canon. La rente a baissé hier de trois francs, on suppose qu'elle va tomber bien plus bas encore. Si lord Derby avait voulu tenir, il y a deux mois, le langage de son dernier discours[ [258], si la Prusse s'y était jointe, on aurait alors évité probablement le terrible coup qui nous menace.

Paris, 28 avril 1859.—L'Autriche a accepté la dernière proposition de l'Angleterre, qui s'offre à être seule médiatrice et à reprendre la négociation, au point où elle en était, avec lord Cowley, lorsque la Russie a substitué tout à coup l'idée d'un Congrès; mais l'Empereur Napoléon a refusé pour ne pas déplaire à la Russie. Il paraît maintenant évident qu'il y avait eu accord secret entre la France et la Russie, dont la rumeur blesse profondément l'Angleterre. Ainsi donc, depuis quarante-huit heures, nouveau changement de décoration, revirement inattendu et confusion complète. Le prince Napoléon ne veut pas partir; il dit qu'on l'envoie dans un coupe-gorge et qu'il n'a pas envie d'y périr avec son beau-père. On dit que le sang savoyard se révolte de cette timidité chez la princesse Clotilde; mais on dit l'Empereur Napoléon si décidé à ne pas laisser l'aimable cousin derrière lui, qu'il pourrait bien retarder son propre départ. Les militaires, voire même les généraux, partent avec peu d'entrain et de tristes pressentiments. Au ministère de la Guerre, tout est en désordre; il y a angoisse et consternation partout, jusqu'au Corps législatif, cette pâle ombre, qui a des velléités d'humeur. Les rapports de la police sur les sociétés secrètes disent qu'elles sont toutes prêtes à éclater au moindre revers. L'effroi du commerce, l'arrêt des entreprises, les sinistres figures qui surgissent dans les faubourgs, oiseaux de mauvais augure, la terreur des financiers, les prévisions des gens sensés, le langage démesuré des hommes de parti, la liberté étrange des paroles, la tristesse du monde officiel, tout cela fait de Paris, en ce moment, avec le mouvement des troupes, les larmes des femmes et des mères, un lieu des plus douloureusement curieux. L'entrain belliqueux, si naturel à ce pays, n'est nulle part. Avec cela, la plupart des maréchaux infirmes, partant, à la vérité, mais pouvant à peine se traîner. Les Russes, avant-hier encore, fort goguenards et insolents, sont beaucoup moins hautains; ce qui tient à l'attitude de l'Angleterre, furieuse du traité tenu longtemps secret et qui éclate.

Paris, 29 avril 1859.—Les grandes banques cherchaient encore hier, dans les incidents de la journée, une chance de paix; mais les Anglais ne doutaient pas de la guerre; ils croient au traité secret avec la Russie, officieusement, mais non officiellement démenti. Albion fulmine; lord Cowley s'exprime en termes massifs; la révolution de Florence et de Parme creuse le fossé[ [259]; l'Autriche ne peut les tolérer, la France ne peut les abandonner. Quel gâchis! L'Empereur Napoléon a dit avant-hier au vieux prince Adam Czartoryski: «Ayez patience, aussitôt que j'aurai fini en Italie, je m'occuperai de la Pologne, car ma mission est de rétablir toutes les nationalités.» On pourrait bien demander comme dans la comédie: «Qui trompe-t-on ici?» Mais comment se laisser tromper? Les rouges sont ravis et les plus sinistres figures accompagnent, jusqu'aux barrières, les troupes qui partent sans entrain.

Nouvelle réunion à Bade des deux correspondants.

Dresde, 15 juin 1859.—Je suis arrivée ici avant-hier au soir. La veille, j'avais été à la messe à Weimar dans le pauvre petit réduit accordé aux catholiques du lieu; puis, j'ai été passer le reste de la journée à Eltersburg, qui est vraiment un charmant séjour[ [260]. J'ai eu la bonne chance de trouver ici, à l'hôtel de Saxe, le prince Paul Esterhazy, se rendant à Londres; il m'a appris bien des choses, plus curieuses que consolantes. Le comte Clam et le prince Édouard Lichtenstein sont furieux contre Gyulay qui avait, pour ainsi dire, gagné la bataille de Magenta et qui a tout perdu par sa faute, qu'il veut rejeter sur eux[ [261].

La comtesse Colloredo est venue s'abriter ici; elle a des nouvelles alarmantes de Rome; les sociétés secrètes y sont puissantes, assez même pour braver le général de Goyon et ses soldats. On s'attend à des scènes de carnage et le Pape y est virtuellement prisonnier. Et les Légations? Les voilà libres des Autrichiens, réclamant les Français et proclamant le Roi de Sardaigne[ [262]. Ceci me semble plutôt un embarras qu'un avantage pour l'Empereur Napoléon; car que devient sa garantie de neutralité donnée au Pape?

Metternich s'est éteint sans agonie, sans maladie. Paul Esterhazy assistait à cette mort, qui n'a été qu'un épuisement sans souffrances. Il paraît que les quinze jours de réveil et d'action politique, auxquels il a été appelé, ont hâté sa fin, en lui faisant dépenser, en peu de jours, ce qui lui aurait suffi pour vivre encore un ou deux ans[ [263]. Esprit éclairé, caractère modéré, grande expérience, dignité naturelle, humeur facile, il réunissait bien des avantages rares partout, mais surtout dans son pays et à notre époque si appauvrie.

Téplitz, 18 juin 1859.—Il n'y a ici que des malades, des gens tristes, des âmes abattues, des esprits assombris. Cependant, les habitants de céans se remontent à la nouvelle officielle d'un échec essuyé par Garibaldi[ [264] et puis de l'éloignement de Gyulay, sur l'incapacité duquel on dit des choses incroyables. Il paraît que les généraux Clam et Édouard Lichtenstein avaient voulu provoquer contre lui un conseil de guerre. On se croit sûr du Tyrol allemand et de son ancienne fidélité; on l'est moins du Tyrol italien, et les pièces de vingt francs françaises circulent trop librement en Hongrie pour ne pas causer du souci. La mobilisation prussienne se fait avec tant de gravité lente et de circonspection que le drame lombard sera probablement dénoué avant que la Prusse ne se mette de la partie.