On me parle de conversations étranges entre M. de Persigny et l'Empereur, puis entre M. de Persigny et le marquis de Villamarina.

On dit que M. de Persigny, qui prêche la paix, comme Pierre l'Ermite prêchait la Croisade, somme le Piémont de dégager l'Empereur de ses engagements. M. de Morny et M. Baroche garantissent la paix au Corps législatif; cela suffira-t-il pour empêcher qu'il réclame contre le peu de compte qu'on fait de lui, quand on présente à sa commission un budget de paix, au moment où la guerre paraît près d'éclater? De tout ceci, la Bourse se remet à monter et on peut se croire quelques mois de plus de tranquillité.

Rochecotte, 14 mars 1859.—A l'occasion de la démission du prince Napoléon[ [256], on disait dans Paris, en y appliquant le titre d'une comédie qui a fait du bruit au Théâtre-Français: La joie fait peur. Je crois la guerre inévitable; mais comme on n'est prêt ni ici ni en Piémont, qu'il faut encore trois mois pour achever tous les préparatifs et qu'on veut pouvoir les compléter en paix, on a l'air de se prêter à des négociations sur l'utilité desquelles on s'efforce de rassurer secrètement M. de Cavour. J'ai bien peur qu'en Prusse on ne se fasse de grandes illusions ainsi qu'à Londres et qu'on ne se prépare, dans un certain délai, une grande journée des dupes.

Rochecotte, 31 mars 1859.—Je me souviens d'un mot de Mme de Maintenon: «Il n'y a que la mort qui termine nettement les embarras de la vie.» Quelque embarrassé qu'on soit, la porte qui seule en tire n'est du goût de personne. Il arrive un temps, hélas! où on n'a plus de plaisir à vivre, tout en ayant terreur de mourir. C'est un peu mon cas. Quel être inconséquent et impossible à satisfaire que l'être humain!

Il y a quelques jours que la nouvelle du Congrès tranquillisait tout le monde; depuis, on n'y a plus la même confiance. On croit qu'en le proposant, la Russie tendait un piège, qu'elle coupait l'herbe sous les pieds de l'Angleterre, et en France on se flattait d'un refus de l'Autriche d'y assister. Quand on ne croit plus à la bonne foi de personne, où placer sa confiance?

Les uns me mandent, ce sont ceux qui se cramponnent à la paix, que le prince Napoléon est de mauvaise humeur et Cavour mécontent; ceux qui, surtout, prévoient la guerre, prétendent que le prince Napoléon est rayonnant et Cavour souriant[ [257].

Il faudrait un baromètre bien subtil pour marquer exactement la température parisienne, européenne, pour dire vrai; car partout, il y a fluctuation.

A propos de Cavour, on raconte que la veille de son départ, il aurait dit en ricanant à Rothschild: «Je sais fort bien que si je donnais ma démission, les fonds monteraient de trois pour cent.»—«Mieux que cela», lui a répondu le juif, assez brutalement. Israël se met à avoir de l'esprit et presque du courage, quand il s'agit de voir des millions s'engloutir.

La princesse Clotilde a été au concert chez la duchesse de Hamilton. Il ne s'y trouvait que des étrangers ou du monde officiel. Elle n'avait pas osé en inviter d'autres, quoique ses intimités se trouvent concentrées dans le faubourg Saint-Germain. La duchesse d'Albuféra, qui était à ce concert, me mande qu'elle a trouvé la princesse Clotilde mieux qu'elle ne pensait d'extérieur.

Paris, 8 avril 1859.—On hésite toujours ici à fixer définitivement le lieu où se tiendra le Congrès; mais le veut-on sérieusement? Il y a bien des habiles qui en doutent. On ne voit que pièges et duplicités partout, notamment de la part de la Russie; la méfiance est générale. L'Empereur Napoléon ne s'attendait pas à la dissolution du Parlement anglais; il espérait la venue de lord Palmerston au Ministère; malgré cela, tout ce qui est guerroyant va son train.