A Rome, la Reine de Prusse a reçu le cardinal Antonelli. Le Roi prend de plus en plus intérêt à ce que lui offre la Ville éternelle. Il répète souvent avec une sorte d'agitation précipitée qu'il veut voir le Pape. «J'ai tant de choses à lui dire.» Ses entours en sont surpris et embarrassés. Tout ceci n'est-il pas bien étrange?
A un grand dîner diplomatique donné ici, il y a quelques jours, par l'ambassadeur de Russie, M. de Kisseleff, sans qu'il y eût anniversaire ou motif particulier, l'Ambassadeur s'est levé et a dit qu'il était sûr de répondre au désir des convives, en portant la santé de l'Empereur des Français. On s'est regardé et on a bu, M. de Hübner y compris. Puis, le comte Walewski s'est levé à son tour, disant qu'il était sûr de répondre au désir général en portant la santé de l'Empereur de Russie. Autre échange de regards plus ou moins surpris. On ne s'explique pas cette démonstration sans motif spécial.
Paris, 23 janvier 1859.—Paris est toujours à la guerre. On parle d'un traité offensif et défensif, signé entre la France et la Sardaigne, sans lequel M. de Cavour ne consentirait pas au mariage de la princesse Clotilde. Cependant ce fait qui se répète beaucoup ne m'est pas démontré.
Rochecotte, 3 février 1859.—Quand j'ai quitté Paris, on était mi-partie à la guerre, mi-partie à la paix. Ce qui paraît certain, c'est que si la pression extérieure, qui hélas! est bien peu unie et ferme, ne pèse pas dans la balance pacifique, c'est Pélissier qui commandera l'armée de Paris pour y maintenir l'ordre pendant l'absence de l'Empereur, lequel Empereur veut commander en personne l'armée des Alpes, Canrobert celle de réserve. Les nouvelles d'Algérie, d'où on retirerait des troupes en cas de guerre, sont qu'aussitôt l'armée diminuée, les Arabes se révolteraient sur nouveaux frais; déjà les assassinats recommencent depuis que le nouveau système du prince Napoléon y est établi. Les banqueroutes se succèdent à Paris et en province. En un mot, désarroi partout et bien des nuages à tous les horizons.
Rochecotte, 8 février 1858.—Mon fils, qui a assisté à la séance du Corps législatif, m'écrit qu'elle a été des plus froides; ni cris, ni applaudissements, rien pour l'Impératrice. Il en a été de même à l'arrivée à Paris de la princesse Clotilde; les hommes n'ôtaient pas même leur chapeau.
Le discours d'ouverture de l'Empereur ne paraît pas suffisant pour faire croire à la paix réelle; il ne parvient pas à rétablir la confiance profondément ébranlée. Les journaux du Gouvernement parlent d'un grand enthousiasme que les spectateurs impartiaux nient. En attendant, les banqueroutes vont grand train, et les armements et préparatifs de guerre ne discontinuent pas. On reste très inquiet.
Rochecotte, 14 février 1859.—Je viens de lire l'ouvrage que Mme la comtesse d'Harcourt a publié sur Mme la Duchesse d'Orléans. Cette lecture m'a plu. C'est un récit ému, naturel, d'une destinée brillamment et tristement dramatique; assez de passion pour aller au delà du vrai, et pourtant, une certaine retenue habile sur les moments délicats. C'est une lecture très agréable où la mémoire de la Princesse est heureusement sauvegardée et honorée, utile à son souvenir, et peut-être même à l'avenir de ses enfants[ [252].
Rochecotte, 28 février 1859.—Je crois de plus en plus à la guerre. L'Empereur Napoléon a dit à M. de Villamarina, le ministre de Sardaigne à Paris, à l'occasion de la mission de lord Cowley à Vienne: «Rassurez votre maître, cette mission ne saurait aboutir.» C'est bien pour cela qu'il y a consenti. Il paraît certain, en effet, que si l'Angleterre veut la paix, elle n'en prend guère les moyens, car lord Cowley est chargé de propositions qui me paraissent inadmissibles[ [253]. Et ce pauvre Pape? Je ne m'étonne pas qu'aux Tuileries on se prête à évacuer Rome, car ce sera le signal de troubles dans lesquels on puisera le prétexte qu'on cherche depuis longtemps. A côté de ces sombres prévisions, on s'amuse, à Paris, comme dans les jours de la plus grande quiétude. Il n'est bruit que de bals; cinq bals costumés chez les Ministres, mille invités hier chez Mme Duchâtel.
On me mande qu'on ne parle d'autre chose que de bals chez Mme de Boigne, où le duc de Fezensac a lu, l'autre jour, un fragment de mémoires sur son enfance pendant la Terreur à Méréville[ [254]. Là, et alors aussi, on s'amusait. La nouvelle du 21 janvier 1793 suspendit, à Méréville, une comédie qu'on s'apprêtait à y jouer. On dit que ces mémoires sont à la fois naturels et piquants.
Rochecotte, 8 mars 1859.—J'ai lu le fameux article du Moniteur, ainsi que la reculade de mauvaise humeur qu'il contient[ [255]. Je suppose que ce qui y a le plus contribué, c'est l'animosité de l'opinion en France, en Angleterre, et celle qui me paraît presque exaltée en Allemagne. Il a donc reculé (je veux dire l'Empereur Napoléon) et reculé le premier. Cela disposera peut-être l'Autriche à faire quelques petites concessions qui lui concilieront encore plus Londres et Berlin. Il est vrai que, dans cet article grognon du Moniteur, on ne pouvait plaider la cause de la paix dans un style plus belliqueux; il y a des gens qui diront que le principal motif de l'article a été la nécessité de rassurer ce pauvre Corps législatif qui montre quelques velléités de sortir de son obéissance muette et passive. Mais l'article sera-t-il suffisant pour rendre la sécurité? Je n'y vois qu'un sursis, c'est beaucoup, mais est-ce assez?