Sagan, 16 novembre 1858.—Je ne parlerai pas politique prussienne; les élections répondent aux craintes des conservatifs comme aux espérances des démocrates. Il y aurait présomption à vouloir tirer maintenant les horoscopes; je m'en abstiens, malgré le peu de goût que j'ai pour la résurrection de certains noms malsonnants qui se présentent avec bonne chance aux élections, et pour la licence des gazettes. Tout cela rappelle 1848; mais il faut croire que le Ministère actuel saura être libéral, sans danger pour l'État, modéré sans faiblesse, triomphant sans entraînement. Je lui souhaite bonne chance, car je lui crois d'excellentes intentions, mais l'enfer n'est-il pas pavé de bonnes intentions?

Sagan, 20 novembre 1858.—Je ne sais trop que penser de l'état des choses qui a subi un si rapide changement. S'il fallait classer les partis, je dirais que les conservatifs sont en défiance, les libéraux en confiance, les démocrates en espérance; ils voient, dans la porte qu'on a entr'ouverte, un arc de triomphe par lequel ils espèrent entrer, pour faucher ce que 1848 a épargné. Les Ministres semblent déjà s'effrayer un peu de leur premier début, puisque le ministre de l'intérieur a publié une seconde circulaire pour expliquer la première, et dire que celle-ci avait été mal comprise par le public[ [249]; mais ceci est un coup d'épée dans l'eau, car l'impulsion imprudente a été donnée. Il est bien à craindre que les élections ne s'en ressentent, et cette reculade du Ministère l'affaiblit sans faire revenir les esprits.

Sagan, 25 novembre 1858.—Voici les élections accomplies. Ici, on a nommé deux députés centre droit, et le troisième centre gauche; il serait à désirer qu'on n'eût pas fait de plus mauvais choix dans les autres collèges électoraux du Royaume; mais les gazettes nous apportent bien des noms malsonnants. Je ne crains pas grand'chose pour la session. Le gouvernement n'y présentera rien qui permette la discussion; rien que l'urgent. La gauche voudra jouer la modération, et les pointus de droite seront évidemment plutôt découragés. La grande bataille ne se livrera qu'à une seconde session; même la première Chambre sera, je crois, dans la prochaine, assez mesurée et prudente. Gouvernement, Chambres, pays, tutti quanti, sont encore pour l'instant plus ébouriffés que clairvoyants et assurés.

Sagan, 7 décembre 1858.—Je ne crois pas que la panique financière soit terminée pour de bon. L'atmosphère est bien lourde, bien chargée. Les propos à Compiègne ont été fort guerriers, les dénégations entortillées, insuffisantes. A Vienne, on est fort averti. Bref, je ne pense pas que je puisse prudemment me prolonger en France, où je compte me rendre dans un mois, au delà du début printanier, si toutefois j'y puis rester jusque-là. Si lord Palmerston ne rentre pas au Ministère, il y aura chance pacifique; s'il y rentre, je vois le feu aux étoupes. Les amis du Régent l'ont mal servi en publiant son programme[ [250], sujet actuel d'une controverse vive et d'une argumentation au moins inutile. Les Rois, ou du moins les Régents, ne devraient jamais se livrer nominativement au public.

1859

Paris, 18 janvier 1859.—J'ai vu pas mal de monde hier.

Depuis vingt-quatre heures le vent est des plus pacifiques. Le recri du commerce et de l'industrie, la pression de l'Angleterre, les démissions offertes par plusieurs ministres, ont fait reculer. On n'a rien abandonné, mais reconnaissant le moment défavorable, on a ajourné, au grand déplaisir de l'Impératrice Eugénie, qui est une des plus vives pour substituer les chances de la guerre aux dangers des assassins. On a envoyé quelqu'un à Londres pour tout expliquer, dans le sein de la paix, et on a transmis au prince Napoléon, au général Niel, à M. Bixio à Turin, des recommandations d'agir avec la plus grande prudence[ [251].

Ni M. Walewski, ni la princesse Mathilde (à peu près brouillée avec son frère) n'ont eu connaissance du mariage sarde que lorsque tout a été convenu.

Paris, 20 janvier 1859.—Le Roi Jérôme a dit, avant-hier, à une personne qui l'a répété, qu'il n'y aurait pas de guerre cette année, tous les nécessiteux ayant pu, par un jeu de baisse, se relever.