Sagan, 16 septembre 1858.—Avant-hier, je suis allée à Sans-Souci, où j'ai vu le Roi sur la terrasse, et la Reine seule dans son cabinet, si confiante, si causante, si différente de ce qu'elle est habituellement que j'en ai été frappée et émue. Pauvre femme! Quelle tâche, et comme elle est noblement et simplement accomplie! Elle a abordé bien des difficultés de sa position, et j'ai clairement vu que, si le Roi n'est pas assez lucide pour juger par lui-même, il l'est cependant assez pour opposer sa volonté à celle des autres, pour être méfiant, en un mot pour rendre les responsabilités de toutes choses, grandes et petites, bien difficiles. C'est ainsi qu'avant-hier tout était doute: partira-t-on? restera-t-on? où ira-t-on? Toutes questions irrésolues encore. La Reine désire vivement le départ et une absence prolongée; elle se résignerait même à Rome, ce qui cependant, pour elle, ne saurait être que pénible. Le Roi a horreur de l'idée de l'Italie. Que c'est bizarre!
La question politique devient tellement brûlante dans le pays qu'il faudra qu'elle soit bientôt décidée, et je crois, pour ma part, à la Régence, la chose appelée par son nom. Mais cette Régence, sera-t-elle octroyée? Par qui? Dans quelle forme? Les plus intéressés n'en savaient rien, il y a deux jours.
Sagan, 27 septembre 1858.—J'ai eu une lettre de Sans-Souci, du 24, dans laquelle on me dit que, jusqu'à ce jour, on avait inutilement guetté un joint qui permît de porter la pensée du Roi sur l'acte devenu si urgent. Il semblait éviter de laisser tomber un seul mot qui facilitât une proposition à lui faire accepter; aussi était-on décidé à tout faire d'emblée, proposition et acte à signer, le tout en un quart d'heure. Comment cela réussira-t-il? On est dans une grande angoisse sur l'effet moral et physique.
J'apprends à l'instant que le voyage est décidé: d'abord pour Méran, d'où on s'enfoncera en Italie. On doit quitter Sans-Souci le 10 ou 11 octobre. La Reine a désiré aller passer une demi-journée à Dresde, pour consoler sa pauvre sœur jumelle, désolée de la mort de la jeune et florissante Archiduchesse Marguerite[ [247]; mais le tyrannique docteur Bœger l'a positivement interdit. La Reine s'est soumise, mais on voit par là à quel point tout est redouté pour le Roi.
La presse prussienne prend des allures si vives, et sur la Régence et sur les élections, qu'on saisit une gazette après l'autre.
Sagan, 9 octobre 1858.—Je suppose qu'aujourd'hui ou demain nous aurons la Régence; car il paraît que le Prince de Prusse a tenu bon et décidément qu'il emporte, non seulement le pouvoir, mais le titre.
Sagan, 14 octobre 1858.—J'ai reçu une lettre de la Princesse Charles de Prusse, écrite le lendemain du départ du Roi de Berlin. En voici le résumé: «Le Roi, en partant, était mieux que la semaine précédente, qui avait été très fâcheuse; à tout prendre, moins bien qu'avant Tegernsee. On n'a pas voulu que la famille lui fît ses adieux à Potsdam; il a été lui-même avec la Reine recevoir ces adieux, à Glienicke et à Babelsberg; il était cassé et voûté; les regrets ont été très douloureux en quittant Sans-Souci. On croit, dans la famille, qu'il sera plus facile d'empêcher le Roi de quitter Méran que de le décider pour l'Italie. On suppose qu'il passera tout l'hiver dans le Tyrol.
Sagan, 4 novembre 1858.—Je pense que l'élaboration ministérielle à Berlin est maintenant chose faite. MM. de Budberg et de Moustiers seront de moins belle humeur; car c'est contre leur alliance qu'on élèverait un drapeau anglo-austro-prussien, que le Prince de Hohenzollern-Sigmaringen serait chargé de tenir haut et ferme. Il y a, au-dessus et au-dessous de toutes ces combinaisons ministérielles, la question des élections. Les démocrates s'agitent et ils ont singulièrement haussé le ton depuis la Régence.
Les nouvelles du Roi, depuis qu'il est à Méran, sont tellement meilleures que la Reine se reprend à l'espérance d'un rétablissement qui, après les changements que le Régent est en train d'opérer, ne laisserait pas que de rendre la confusion suprême.
Sagan, 11 novembre 1858.—Avant de rien préjuger sur le nouveau Cabinet prussien, il faut le voir à l'œuvre, et quelles Chambres il aura à gouverner[ [248]. Les élections se font ces jours-ci et agitent tout le pays. On dit que le prince de Hohenzollern ne donne que son nom au Cabinet, que M. d'Auerswald en sera l'âme et le leader. On s'étonne seulement qu'on l'ait nommé ministre du Trésor, vu qu'il a mangé sa propre fortune et celle de sa femme.