Voici deux bons mots du duc de Malakoff, un peu risqués, mais n'importe. L'Impératrice Eugénie voulait que le mariage, avec Mlle de la Paniega, se fît le 8 septembre[ [245], anniversaire de la prise de Malakoff. «Non, a répondu le Maréchal, je l'ai pris le 8, mais je n'y suis entré que le 9.» La comtesse Walewska, qui fait la corbeille, trouve le futur un peu avare. Elle voulait qu'il donnât deux rivières de diamants; sur quoi il lui a dit: «Non, une est suffisante pour s'y noyer.»
Berlin, 5 septembre 1858.—J'ai été en communication avec des revenants de Potsdam bien informés: il n'y a ni aggravation, ni amélioration dans l'état du Roi, statu quo complet. On croit qu'une sorte d'intuition, à moitié voilée, préoccupe, agite et a fait tenir à revenir à Sans-Souci pour y prendre un grand parti. Seulement, la faculté d'exprimer, de formuler sa pensée, la laisse incertaine pour les entours les plus intimes; on suppose plus qu'on ne sait.
Dès les premières heures du retour, la Reine a été circonvenue de plusieurs faiseurs prêchant dans un sens, tiraillant dans l'autre, sans laisser à cette pauvre martyre le temps de respirer. Cependant, elle ne s'est rendue ni aux uns, ni aux autres, et il me semble qu'on atteindra ainsi la fin du mois. Mais deux choses me paraissent résolues: un nouveau départ pour Méran, peut-être pour Gênes après; ce départ aurait lieu dans les premiers jours d'octobre. Avant, il y aurait une résolution définitive de prise, en ce sens que l'état actuel se modifierait, non par une abdication, mais par une Régence.
On a remis au Prince de Prusse un mémoire sur les différentes formes à donner au définitif relatif; une de ces formes s'appelle Co-Régence. Le Prince a rendu ce mémoire après avoir mis en marge: «Jamais», ce qui est fort sage.
M. de Manteuffel est tout à la politique française; l'influence anglaise est plus particulièrement dans une partie de la Famille Royale, tandis que l'autre tourne ses regrets vers la Russie. Personne ne me semble assez pénétré que le plus sage et le plus prévoyant serait de tendre honnêtement la main à l'Autriche. Du reste, il faut en convenir, l'étoile napoléonienne est, pour l'instant, resplendissante. Tout lui sourit, depuis la Bretagne jusqu'à la Chine. Le berceau de la fidélité monarchique a passé à d'autres amours!
Le mariage Malakoff est fixé au 2 octobre. L'Impératrice donne, non pas la corbeille, mais le trousseau; elle veut attacher le Maréchal à sa fortune en le faisant son allié... Mais lui, quel vieux fou! S'affubler, à soixante-trois ans, d'une Espagnole, belle à miracle, et qui, dit-on, a bien de la peine à se résigner à une pareille union!
Berlin, 8 septembre 1858.—On m'écrit que la duchesse Mathieu de Montmorency a laissé douze cent mille livres de rente. En conscience, il devrait en revenir une part à M. Cousin; les grandes dames du passé lui doivent quelque chose. Que lui auraient-elles donné s'il avait dit, de leur vivant, tout ce qu'il en dit aujourd'hui? La duchesse Mathieu descend en ligne droite de la duchesse de Chevreuse (connétable de Luynes en premières noces), qui a inspiré un des jolis articles de M. Cousin.
M. de Falloux me mande des confins de la Bretagne: «Les ovations napoléoniennes de la Bretagne n'ont pas ébranlé le parti légitimiste. Tant que l'Empereur Napoléon vivra et régnera, il pourra avoir de semblables satisfactions; mais elles ne le feront pas vivre ni régner un jour de plus. Ce sont des succès plus bruyants et plus brillants que sérieux; pour quelque temps, l'apparence vaut la réalité, sans que ce soit pourtant la même chose. Il y a dans la situation de l'Empereur Napoléon des faiblesses que ni les rencontres royales ni les applaudissements populaires ne peuvent guérir, et sa destinée dépend de plus grandes causes.»
Berlin, 11 septembre 1858.—Avant-hier, M. de Manteuffel a eu la première conversation sérieuse avec la Reine, qui en est sortie extrêmement agitée. Les médecins se taisent et haussent en silence les épaules; les courtisans l'effrayent en lui disant que si elle prononce le mot Régence au Roi, elle peut l'exposer à une attaque subite et mortelle. Les ministres, c'est-à-dire deux ministres, disent que la Régence est indispensable, que tous les équivalents, sans le nom, ne suffiront pas au public, pas aux Chambres, qui tiendront d'autant plus au nom de Régence que le serment de la Constitution s'y rattache.
Le Prince de Prusse s'enfuit aux manœuvres de Silésie, de Hanovre, de Varsovie, pour n'avoir pas à s'expliquer. Il y a des personnes qui disent qu'on pourrait éviter l'action des Chambres par un Conseil de famille qui déférerait la Régence au Prince, sans que le Roi en ait, pour ainsi dire, la connaissance et le déplaisir; mais, avec une famille si désunie, cela n'est pas possible. La Reine, et ce qu'on commence déjà à appeler la vieille Cour, voudraient une simple délégation illimitée, comme durée et comme pouvoir; mais cela ne convient pas aux hommes proprement dits politiques, ni au public qui veut du définitif. Puis vient la question du voyage. La Reine est persuadée qu'il est urgent qu'il ait lieu au début d'octobre. Mais où aller? Le Roi redoute l'Italie; Méran, en Tyrol, n'est bon qu'en automne, horriblement triste en hiver, et dénué de toutes ressources; Venise est trop pauvre en promenades pédestres, qui remplissent les deux tiers des journées royales; Gênes, trop exposé à l'air irritant de la mer et au soleil trop vif; Rome, impossible pour la Reine[ [246]. Il y a des voix qui s'élèvent pour Pau; enfin, d'autres indiquent l'île de Wight, mais il y aurait pour le Roi l'agitation d'être près de la Reine Victoria, sans la voir; car le Roi est plus séquestré que jamais, d'après la volonté expresse des médecins. On ne permet pas à Humboldt de le voir, ce qui est pour celui-ci un chagrin profond et une véritable blessure. Quelqu'un, qui voit de près, me disait que, dans son opinion, il n'y aura jamais guérison, et que probablement il y aura déchéance, lentement progressive, qui finira par conduire à un état d'enfance.