Sir James Graham voulait aller à Hambourg; sur quoi lord John Russel lui a écrit: «How can you go to such a national humiliation[ [241]?» Il paraît que c'est là, en effet, le sentiment public. Pour la France, la visite de la Reine Victoria à Cherbourg est une démonstration pacifique; pour l'Angleterre, il me semble que c'est un principe d'humeur et d'hostilité qu'on pourra bien ne pas oublier de sitôt.
Les médecins ont souhaité que le Roi de Prusse allât passer les mois de septembre et d'octobre à Côme; il y avait d'abord consenti; puis il s'y est refusé avec obstination et a résolu de revenir le plus vite possible à Sans-Souci; il voulait même y arriver avant que la visite britannique ne fût achevée, et la Reine a eu beaucoup de peine à l'en empêcher. Il paraît que ce pauvre Roi, et cette malheureuse et royale garde-malade, reviendront à Sans-Souci dans les premiers jours de septembre. Le Roi n'est mieux que physiquement.
Berlin, 17 août 1858.—La Cour est venue, hier, à Berlin, pour montrer les différents palais à la Reine Victoria; le lunch a eu lieu chez la Princesse Frédéric-Guillaume; personne d'autre n'y était invité que l'Olympe, les Radziwill et moi. La Reine a été des plus gracieuses, se souvenant de moi et de Pauline à Kensington-Palace, causante, rieuse, animée, l'air gaie, tout à fait en bonne veine. Sa fille, plus grande que sa mère, a pourtant l'air moins royal; elle plaît à son mari et paraît en train de faire des enfants; elle remplit ainsi les deux grandes conditions; en outre, elle a l'air ouvert et naturel.
Berlin, 24 août 1858.—Voici une lettre d'Angleterre qui dit ceci: «Nous sommes inquiets ici, même des libéraux quand ils sont modérés, lord Grey, par exemple. On ne sait comment lutter contre le mal qui nous trouble. Les hommes sérieux conviennent eux-mêmes que ce qui leur manque le plus, c'est le courage de dire tout haut ce qu'ils pensent. Ils disent que le premier qui ferait hardiment appel au bon sens national contre l'esprit radical trouverait beaucoup d'appui; mais cet homme ne se trouve pas.»
On me disait hier que le Roi Léopold a eu un gros échec par le rejet de sa loi sur les fortifications d'Anvers; c'était sa propre idée et il y tenait fortement. Il en avait parlé à Londres, dans son dernier voyage, comme de sa meilleure garantie contre les ambitions et les révolutions françaises. On ne sait pas encore comment il a pris ce coup, et s'il fera quelque chose pour revenir sur cette question[ [242]. Quand il est battu, il devient encore plus silencieux que de coutume.
On m'écrit de Paris de bonne source: «Lord Palmerston se propose, non pas de quitter les affaires, comme le disent niaisement les gazettes, mais de venir très prochainement ici faire une visite à l'Empereur Napoléon. Il se flatte de reprendre bientôt son poste, voudrait se concerter sur sa politique future avec l'Empereur, et se faire absoudre de quelques incartades; il croit qu'un tel certificat lui serait utile pour remonter au pouvoir.
«Dans les dernières conférences de Paris, il s'est établi une singulière entente cordiale entre la France et l'Angleterre; par suite, sans doute, de l'entrevue de Cherbourg[ [243], M. de Hübner, étonné, a vivement interpellé lord Cowley qui a répondu qu'il se conformait aux instructions de son Gouvernement: «En ce cas, a dit M. de Hübner, il est de mon devoir d'instruire le mien de ce qui se passe.» Le lendemain, Walewski a dit, à l'ouverture de la séance, que lord Cowley, étant à Chantilly, l'avait prié de le représenter en lui donnant ses pleins pouvoirs. Dans le cours des entretiens que l'Empereur a eus à Plombières avec M. de Cavour[ [244], l'Empereur a dit, au milieu de beaucoup d'autres choses: «Dans peu de temps, on sera bien surpris en Europe de mes nouveaux rapports avec le Gouvernement anglais; on verra que l'alliance s'est fortifiée au lieu de s'affaiblir.»
D'autre part, on me mande que la Bretagne est conquise à l'Empire, que les légitimistes sont totalement découragés et les orléanistes furieux.
Berlin, 31 août 1858.—Le Roi arrive après-demain à Sans-Souci. La Reine demande, d'une façon expresse, qu'il n'y ait personne au débarcadère de Potsdam, ni au perron de Sans-Souci. Il est même douteux que le Prince de Prusse s'y trouve au premier moment. M. de Manteuffel a dit, à un membre important du Corps diplomatique qui me l'a répété en confidence, que l'on n'attendrait assurément pas la réunion des Chambres pour procéder à un état de choses moins provisoire que ce qui a lieu depuis un an. M. de Manteuffel et M. von der Heydt, s'étant bien insinués dans l'esprit du Prince de Prusse, se croient certains de conserver leur poste sous la Régence, ce qui fait qu'ils y poussent, tandis que Westphalen, Raümer et Waldersee, sentant qu'ils seraient expulsés, s'y opposent. Personne ne croit à l'abdication, que ni Roi, ni Reine n'admettent; mais le mot de Régence se prononce de plus en plus dans les cercles élevés et dans le public.
On dit que la Reine Victoria, en échange de la complaisance qu'elle a eue d'aller à Cherbourg, a obtenu l'abandon de toute insistance pour le canal de Suez. Ce qui est plus sérieux, c'est que l'Empereur Napoléon, qui a beaucoup causé avec M. de Cavour à Plombières, lui a fait de fort belles promesses pour l'affranchissement de l'Italie. C'est l'Empereur qui a voulu voir M. de Cavour et lui a fait dire de venir à Plombières. Il voulait, d'abord, que la visite fût secrète. Cavour s'y est refusé et a demandé la publicité qui lui a été accordée. Le Comte de Chambord, pendant sa visite à Bruxelles, a dit au Roi Léopold: «Je ne sais pas ce qui arrivera en France, ni quand il y arrivera quelque chose; mais il n'y arrivera rien sans que je n'y sois et que j'en sois.» Le Roi Léopold n'a pas manqué d'écrire ces paroles au duc d'Aumale.