Paris, 29 mai 1858.—On n'a pas fait part de Claremont à Frohsdorff, tandis que le Comte de Chambord a écrit spontanément à la vénérable tante, ce qui impatiente les orléanistes pointus et les républicains à l'eau de rose, qui se donnent le triste plaisir d'inventer les plus grandes stupidités, des impossibilités évidentes pour irriter et exciter la crédulité merveilleuse des partis.
Hélas! il y a des gens mal intentionnés pour tout inventer, il y a aussi des imbéciles pour tout croire.
On a ouvert le testament de la Duchesse d'Orléans; le grand écrit politique avait été retiré et détruit, parce qu'il devait être refait à Eisenach, dans le courant de l'été, avec l'aide de M. Thiers, qui devait s'y rendre à cet effet.
On me mande d'Angleterre ce qui suit: «Quel singulier choix que le maréchal Pélissier comme ambassadeur! Ses goûts, ses manières dépassent tout ce qu'on peut imaginer; tout ici l'ennuie, ce qui n'est pas étonnant, vu qu'il paraît avoir en haine la vie de la société et la vie politique. La politique, les femmes, la conversation lui sont totalement antipathiques; il lui reste le jeu et la table, mais, des personnes qui lui ont adressé la parole, aucune n'a envie de recommencer. Il n'a pas même voulu se faire présenter aux dames du Corps diplomatique». On a de l'humeur dans Albion, le high-life anglais est peu propre à comprendre un soldat africain; les défauts le choquent, les qualités lui échappent.
Nouvelle réunion à Bade des deux correspondants.
Sagan, 27 juillet 1858.—On m'écrit de Tegernsee que la santé du Roi de Prusse se fortifie, sans apporter de changement dans l'état de l'intelligence.
Voici ce que je trouve dans une lettre de Londres: «On n'est préoccupé ici que de Cherbourg et de la visite que la Reine Victoria doit y faire[ [239]. Elle devait d'abord y aller avec six vaisseaux, les gens d'esprit ont dit: «Non, cinquante ou un seul.» Elle ira avec deux frégates; la mer sera couverte de yachts et de steamers particuliers; les deux Chambres du Parlement sont aussi invitées et auront leur vaisseau. Lord Palmerston voulait y aller; mais, quand il a vu le sentiment public, il y a renoncé.»
Berlin, 14 août 1858.—Il n'y a, pour ainsi dire, personne à Berlin; chacun a pris le large ou est à Potsdam pour satisfaire sa badauderie. En général, on n'approuve pas la visite actuelle de la Reine Victoria; on ne la trouve pas suffisamment motivée au point de vue maternel et peu délicate en regard du Roi.
L'arrivée de la Reine à Potsdam a été tardive; les illuminations étaient éteintes; il ne restait que tout juste assez de luminaire pour éclairer l'immuable paletot du Prince consort[ [240] et la tenue, plus que négligée, de la Mission britannique à Berlin, qui a mêlé ses redingotes et ses cravates noires à la tenue de grand gala de la Famille Royale, des autorités supérieures, réunies au débarcadère de Potsdam. Voilà pour le début.
Ici, à Berlin, on ne parle que du shocking anglais et de la pose du câble électrique entre l'Angleterre et l'Amérique. Ceci me frappe plus que les cravates noires et les pantalons écrus. Nous avons beau être accoutumés aux miracles électriques, ce nouvel effort reste étourdissant; la terre deviendra trop petite pour la science et la puissance de l'homme.