Paris, 17 mai 1858.—C'est aujourd'hui un anniversaire qui me reporte vivement vers un temps de ma vie dont il ne me reste plus rien que ce qui a survécu dans mon cœur et qui s'éteindra avec cette petite flamme de l'existence qui jette encore une faible lueur sur le court sentier qui me reste à parcourir. Je le vois sans regret s'abréger: «Je m'ennuie des choses de la terre», comme dit l'Imitation, sans avoir, malheureusement, une ardeur égale des choses du ciel!

J'ai eu une intéressante lettre d'Angleterre. Le maréchal Pélissier s'y ennuie et demande à n'y pas rester longtemps[ [235]. La situation actuelle de l'Angleterre me paraît assez pauvre, sans grand danger. Le parti Tory est bien déchu. On fait ce que l'on peut pour réconcilier lord Palmerston et lord John Russel, et réorganiser ainsi le parti libéral[ [236]; mais il est douteux qu'on y parvienne. On dit que Macaulay se meurt et qu'il est devenu méconnaissable.

Paris, 19 mai 1858.—La nouvelle de la mort de Mme la Duchesse d'Orléans s'est répandue bien rapidement dans Paris[ [237]. On peut imaginer la diversité des impressions qu'une semblable nouvelle fait éprouver. L'intrigue protestante, très vive et très soutenue par la défunte, est atterrée, bien des ambitions expectantes sont déroutées. Les fusionnistes disent: «Pourquoi pas une année plus tôt?» Des catholiques fervents sont en actions de grâces. J'ignore l'impression du monde officiel. On se demande, de partout, sous quel toit, sous quelle direction les orphelins, qui ne sont plus des enfants, vont se trouver, se placer et s'abriter. Il mondo va da se[ [238]. L'hostilité, l'intrigue pâlissent devant le terrible imprévu qui, parti de haut, broie, pulvérise tout ce qui se croit capable de l'éviter ou de le diriger.

Paris, 21 mai 1858.—Mme la Duchesse d'Orléans a laissé un testament; il était déposé ici, chez un notaire, qui est parti hier pour le porter à Claremont. On suppose qu'il est plus politique que privé et qu'il est le commentaire de celui de son mari. Les gens de bon sens s'en alarment. Il y a foule pour aller assister aux obsèques qui auront lieu demain. Dans cette foule, toutes les nuances orléanistes, même celles entachées de républicanisme, s'y trouvent. Il n'y a que les fusionnistes qui s'abstiennent, comme Guizot, Duchâtel, Broglie, le duc de Montmorency. Les orléanistes pointus sont désolés; l'intrigue du prosélytisme protestant fort déconcertée; les catholiques pur sang en actions de grâces.

Le Gouvernement a fait mettre, dans la Patrie d'avant-hier au soir, un article convenable dans la forme, habile à son point de vue dans le fond. Dans le monde officiel, les uns sont satisfaits qu'une personne, qui, dit-on, se trouvait plus ou moins compromise dans la plupart des complots, qui, en tout cas, était le principe vital, agissant, persévérant d'un des prétendants, n'existe plus. Les autres croient, qu'elle de moins, il y a plus de chances pour que la fusion se reprenne, et y voient un danger. Tout ceci le démontre clairement.

M. Thiers est dans les partants, et cela contre le gré de sa femme et de sa belle-mère, quoique Mme la Duchesse d'Orléans écrivît toutes les semaines à Mme Dosne! Il va, dit-on, pour s'emparer du comte de Paris, si toutefois il y parvient. Voici aussi trois cent mille livres de rente, payées jusqu'ici par la France, qui vont faire défaut. On me dit, de bonne source, que la Reine Marie-Amélie, quoique souffrante et alitée, a pris cette mort subite avec un grand calme. Son cœur ni sa conscience n'ont jamais été en sympathie avec cette belle-fille ambitieuse, intrigante et protestante. On ajoute que les beaux-frères seront soulagés, car elle pesait sur eux de sa volonté, de son activité et de sa persévérance obstinée dans de certaines routes. Il n'y a que ses fils qui soient, dit-on, désespérés. Voilà ce que je recueille de divers côtés. Je m'abstiens de toute opinion, de toute prévision. Je suis un simple écho.

Paris, 25 mai 1858.—La mort de Mme la Duchesse d'Orléans est encore le sujet de toutes les conversations. Que de déceptions dans la vie de cette Princesse, où l'ambition a tenu une si grande place! Quel brusque dénouement à tant de vaines aspirations! Je ne sais rien de plus triste que de mourir ainsi, sans avoir pu se recueillir en face de l'éternité. Je ne cherche pas à démêler quelles seront les conséquences de cette disparition imprévue; elles pourraient être immenses; mais, dans les temps où nous vivons, les événements tournent le plus souvent de manière à confondre toute prévoyance humaine.

La Reine malade, au lit, n'a reçu aucune des personnes qui s'étaient rendues aux obsèques. Le comte de Paris et le duc de Chartres sont pour le moment à Claremont; ils iront ensuite en Allemagne pour voir leur grand'mère de Mecklembourg; puis ils reviendront se fixer en Angleterre, chez eux, voulant témoigner de leur indépendance à tous leurs oncles. Il reste à chacun des deux orphelins cent quatre-vingt mille livres de rentes, qui proviennent de l'héritage de Madame Adélaïde, et d'économies faites, depuis longtemps, au profit de celui des deux frères qui n'avait pas la chance du trône.

On m'a raconté que les trois Princes, oncles, tous vêtus de noir et d'une pâleur mate, ressemblaient aux Princes de France du temps de la Ligue; le duc de Nemours surtout était la reproduction de Henri IV. Le testament ne contient que des dispositions pécuniaires; mais il y a un écrit en forme de lettre qui, pour le moment, ne sera pas publié, mais qui ne rendra pas les chances pacifiques. La Reine a été plus saisie qu'affligée. Elle ira à St Léonard's dans peu de jours; on espère que l'air de la mer rendra des forces à cette pauvre Niobé. Sa faiblesse est grande et ne laisse pas que d'inquiéter.

A l'audience que M. le comte de Paris a donnée aux différentes personnes venues de Paris, il a dit: «J'ai beaucoup perdu; mais l'esprit, les conseils de ma mère me guideront toujours; c'est en ce sens qu'elle n'est pas morte.» M. de Montguyon, présent, a eu l'inconvenance de prendre la parole et de dire comme corollaire: «Messieurs, est-ce assez clair?». Sur quoi, le comte de Paris a repris: «Oui, messieurs, ce que je viens de vous dire, vous pouvez le répéter à tous.» C'est un de ceux présents qui m'a raconté cette scène.