Paris, 25 janvier 1858.—On dit, répète, raconte et croit tout dans la seule maison où je suis en communication avec le monde extérieur; mais on y dit tant de choses contradictoires que le vrai est difficile à en extraire; cependant, avec ce que mes fils me rapportent de leurs clubs, et ce que le duc de Noailles me dit dans les visites qu'il me fait une demi-heure avant mon dîner, j'apprends quelques bruits. Je n'en suis pas plus habile. Chacun voit par sa propre lunette, dont les verres me paraissent assez obscurs; la passion, la rancune, la poltronnerie, la bassesse ou un stupide dédain, ou bien encore l'âcreté des ambitions déçues: tout cela fait un vilain ou du moins un stupide ensemble, dans lequel la raison, la modération, le vrai ne trouvent guère leur place. Il en résulte pour moi un tableau sombre et alarmant, quoique les dernières découvertes aient le mérite de mettre beaucoup de choses à nu, et de valoir peut-être à l'Europe un sursis dans le crime.

Paris, 29 janvier 1858.—Je ne dirai rien du Paris social, puisque je n'y participe pas, rien du Paris politique, puisque j'en suis plus loin encore; reste le Paris académique, qui pourrait bien être assez épineux et délicat à toucher; car tous les sujets vont devenir de plus en plus scabreux.

M. de Hatzfeldt est revenu hier de Berlin; il va avoir trois Princes prussiens à recevoir; c'est beaucoup à la fois[ [227]. Il paraît que la grande affection de la Famille Royale d'Angleterre pour l'Empereur et l'Impératrice des Français a fait beaucoup d'impression sur les Princes prussiens, et qu'ils arrivent déjà fort modifiés de ce qu'ils étaient en quittant leurs propres foyers.

Paris, 27 février 1858.—Les Anglais qui sont ici s'accordent à dire que le Cabinet Derby traversera la session, mais n'ira pas au delà. Lady Westmorland me mande qu'elle trouve lord Palmerston très baissé, très brisé et que sa chute était moins étonnante que ne l'avait été la durée de ses victoires parlementaires[ [228]. La mort du Père de Ravignan est généralement reconnue, par le bon public, comme une perte sensible; Pauline en est attristée profondément. Le bon Père lui avait fait dire par leur médecin commun de bien touchantes paroles.

Le procès d'Orsini, la condamnation, les discours, les plaidoiries, de nombreuses arrestations, le meeting à Londres et surtout le discours fort inattendu du général Mac-Mahon au Sénat, qui pourrait bien briser le bâton de maréchal qu'il entrevoyait; voilà ce qui défraie le parlage des salons. L'inquiétude morale se mêle à tout: on entend des bruits sourds, on marche et on sent la terre trembler sous ses pieds. On s'émeut de tout, on ne se rassure sur rien. Le doute, ce grand tourment de l'âme, s'empare des masses comme des individus; ce qui formait le charme de la société, la sûreté confiante, s'envole à tire-d'aile; l'on se heurte, d'autant plus aisément et plus rudement, qu'on est plus près les uns des autres.

Paris, 3 mars 1858.—La lettre d'Orsini, dont la publication a été permise par celui à qui elle était adressée (ce qui ne laisse pas que d'étonner le Corps diplomatique); ce qui s'est passé au meeting de Londres[ [229], le discours de Félix Pyat, l'autorisation accordée aux généraux Changarnier et Bedeau de rentrer en France[ [230] (autorisation destinée à rassurer, dit-on, tout ce qui n'est pas rouge, ou à tenir ces messieurs plus sous la main); puis des arrestations nombreuses, ne portant, du reste, que sur des écarlates; voilà, avec les funérailles de M. de Ravignan, ce qui occupe Paris depuis plusieurs jours!

Paris, 12 mars 1858.—La brochure parue hier, intitulée: Napoléon III et l'Angleterre, qu'on croit être tracée de la main du maître, est l'événement du jour, et les paris sont ouverts pour savoir si elle fera un bon ou un mauvais effet de l'autre côté du détroit[ [231]. On dit qu'à Vienne, l'autorisation donnée à la publication de la lettre d'Orsini a fait un mauvais effet.

Paris, 10 avril 1858.—L'infâme article signé Rigault qu'a donné, il y a quelques jours, le voltairien Journal des Débats sur les sermons du carême, est faux dans les faits, lourd dans son ironie de mauvais goût. Il est mal pensé, mal senti, mal dit[ [232]. Celui d'Albert de Broglie, sur le Père de Ravignan, a ses parties charmantes quoiqu'il témoigne de la gêne que lui cause le souvenir de ce séjour à Rome, pendant lequel il avait été chargé de jouer de mauvais tours aux Pères Jésuites. Ah! si le présent n'était pas encadré entre le passé et l'avenir, comme ce serait plus commode de parler et d'écrire!

Paris, 14 avril 1858.—Voilà les pouvoirs du Prince de Prusse prolongés[ [233]; mais cet indéfini est bien fâcheux. Aussi, comme le parti ultra-libéral relève la tête en Prusse! On achèvera, sous ce pauvre Prince (et cela sous forme semi-légale), le peu qui survivait de 1848. Tout va mal en Prusse, comme ici, comme partout. C'est ennuyeux d'assister à la fin du monde; j'en trouve le spectacle fort laid!

Paris, 22 avril 1858.—M. Guizot est venu hier chez moi et m'a forcée à avoir une explication sur certain passage du premier volume de ses Mémoires qu'il vient de publier[ [234]. Alors je la lui ai accordée, et il a passé condamnation avec une humilité qui ne lui est pas habituelle. Il m'a, de lui-même, promis de rayer, dans la seconde édition, certains mots malsonnants; il a convenu des mauvaises interprétations dont plusieurs paroles étaient susceptibles. Enfin, il m'a dit qu'en parlant de l'ambassade de M. de Talleyrand à Londres, il le replacerait dans sa vraie lumière. Il m'a priée d'observer que, de tous les écrivains qui ont parlé de M. de Talleyrand depuis sa mort, il était celui qui l'avait le plus ménagé; mais il a aussi ajouté qu'il regrettait et qu'il me demandait pardon de ne pas m'avoir montré ce passage manuscrit, mais que comme j'avais décliné toute communication avec lui au sujet de M. de Talleyrand, il n'aurait pas cru qu'il serait bien venu à m'en occuper. Bref, il a voulu être singulièrement doux.