Il y a, dans le numéro du Correspondant, poursuivi à cause de l'article de M. de Montalembert, un autre article bien spirituel de Villemain sur cet ouvrage de Mme Récamier. Il y fait patte de velours plus que ça ne lui appartient.

Sagan, 10 novembre 1859.—Il y a peut-être du vrai dans ce qu'on dit sur la vertu de Mme Récamier, à propos du livre publié par Mme Lenormant. Quoi qu'il en soit, Mme Récamier avait des qualités réelles, plus réelles que sa vertu. Elle était certainement douce, belle, égale, attachée, d'un commerce sûr et affectueux. Du moins, c'est ainsi qu'elle est restée dans le souvenir de ses nombreux amis, dont le nombre et la qualité prouvent la réalité de son mérite.

On m'écrit de Londres que les deux volumes de Mme Lenormant y font quelque bruit; on ne lui pardonne pas ses rigueurs moqueuses envers le duc de Wellington, et ses plaintes de ce que le duc de Devonshire lui avait interdit, à Rome, l'entrée de la chambre de sa mère mourante[ [288]. On est choqué de la déférence que lui témoignait Mme de Chateaubriand et la duchesse Mathieu de Montmorency. Dans le public anglais, ce livre ne tourne pas du tout au profit de M. de Chateaubriand. En effet, on l'y retrouve égoïste, orageux, fantasque, plein de fiel sous les apparences d'indifférence et d'une ambition vaniteuse, sous la forme affectée du détachement et de l'ennui. Mais quel talent d'écrivain!

Sagan, 17 novembre 1859.—La fête de Schiller a très mal tourné à Berlin; le public a été indécent, grossier, turbulent, et quoique la démonstration politique n'ait pas éclaté, la partie orgie roheit[ [289] a été un mauvais indice. C'est à Berlin que la fête a été ainsi profanée; partout ailleurs, les choses se sont passées avec des formes décentes, mais le fond reste au profit du principe démocratique, qui a eu occasion de s'infiltrer et les chefs de s'aboucher.

M. d'Auerswald a fait de grands efforts pour engager le Prince-Régent à assister à cette ovation qui a produit une si vilaine scène, où des femmes ont été insultées avec un cynisme hideux. Le Régent s'est borné à assister de loin, par une fenêtre de la maison occupée par la Seehandlung; c'était moins fâcheux que d'être sur la place, mais c'était encore beaucoup trop[ [290].

Berlin, 3 décembre 1859.—Me voici à Berlin depuis avant-hier soir; j'y suis arrivée saupoudrée de neige, qu'une forte gelée a arrêtée depuis hier. La disposition des esprits n'est pas ce que je voudrais. La session sera bien difficile et chacun se sent sous une calotte de plomb. Aussi le commerce, les affaires, tout souffre, car la confiance n'est nulle part.

Berlin, 20 décembre 1859.—Berlin est curieux à observer en ce moment, mais tristement curieux. M. de Moustiers, le ministre de France, a remis hier ses lettres de rappel; il a reçu du Régent le grand cordon de l'Aigle rouge avec diamants! Cela déplaît au ministre de Russie, Budberg. La Russie est, en général, d'assez mauvaise humeur contre la France, depuis le replâtrage de celle-ci avec l'Angleterre.

Berlin, 27 décembre 1859.—Il faisait grand froid il y a deux jours; depuis, le dégel a été complet et, en vingt-quatre heures, nous avons traversé l'épreuve d'une différence de seize degrés; il y avait de quoi jeter tout le monde sur le carreau. Le Roi est un peu plus lucide et un peu moins débile, ce qui laisse le fond des choses au même point.

La dernière brochure: le Pape et le Congrès, parue à Paris, qui fait tomber à la renverse la diplomatie, ne laisse pas que d'agiter et d'embarrasser, même ici; il n'y a que lord John Russell qui en triomphe[ [291]. L'Empereur Napoléon sacrifie, en ce moment, à ce vilain petit radical; il n'est point encore en mesure de se ruer sur Albion; l'Allemagne y passera avant. Il me semble que l'on commence à revenir de bien des illusions; mais il en reste encore trop, sans compter la faiblesse, l'incertitude, les embarras intérieurs et tout ce qui garotte et entrave le Cabinet. Cependant Schleinitz disait hier que cette brochure mettait le Congrès en question et pourrait bien empêcher le Pape de s'y faire représenter. Le comte de Pourtalès est parti pour Paris, l'oreille basse et très peu in spirits.