1860

Berlin, 1er janvier 1860.—Voici un jour bien sérieux. Il établit une nouvelle coupe dans notre existence; elle l'abrège, elle en marque la décadence, mais aussi, elle nous replace sous les yeux la date des affections qui survivent à tous les autres écroulements.

La réponse de l'Évêque d'Orléans à la fameuse brochure le Pape et le Congrès est courageuse, elle prend l'auteur corps à corps. Mais quel état du monde que celui où une brochure anonyme suffit pour mettre l'Europe entière en émoi! Ici, on est très agité.

Berlin, 9 janvier 1860.—Le comte Karoly, ministre d'Autriche, ici, dit tout simplement que l'Autriche est anéantie, qu'elle ne peut agir que négativement, mais que, par son abstention, elle montrera sa répulsion des iniquités et du manque de parole. M. de Schleinitz est très occupé et le prince de Hohenzollern vraiment effaré, surtout des ambitions savoyardes et niçoises de l'Empereur Napoléon. Il paraîtrait que les trois puissances du Nord s'entendraient pour ne pas consacrer de nouvelles délimitations territoriales; au moins, voilà le mot d'ordre d'aujourd'hui; je ne réponds pas de demain, car on est fluctuant comme la jeunesse. On est bien mal posé ici vis-à-vis des autres puissances de l'Allemagne, qui se défient toutes de la Prusse. On va avoir les Chambres qui donneront bien de l'embarras; la Chambre des Seigneurs déteste les concessions libérales, dont le Cabinet est prodigue, et la seconde Chambre déteste les lois de finance, très onéreuses, dont la réorganisation de l'armée fait une nécessité. Il est évident qu'on est trop pauvre pour avoir une grande armée, et trop mal limité pour s'en passer.

Quelqu'un qui doit le savoir m'a dit qu'en faisant paraître la brochure l'Empereur Napoléon avait bien joué sa partie, son intérêt étant d'empêcher la réunion d'un Congrès, où les projets émis dans cette brochure n'auraient eu pour défenseurs que l'Angleterre et lui. Sans Congrès, les choses restent comme elles sont, le temps leur donnera la consécration d'un désir reconnu, à moins que de nouvelles révoltes italiennes ne surviennent; alors ce serait une nouvelle guerre.

L'Académie française se prépare, m'écrit-on, à donner un grand exemple de courage en nommant le Père Lacordaire; cette candidature, créée par M. Cousin, n'avait pas eu d'abord grandes chances de succès; elle en a plus depuis la brochure.

Le langage de M. Budberg sur la cour papale est assez mauvais; les Russes abandonnent volontiers Rome pour Constantinople, à laquelle ils croient déjà toucher du doigt. Pauvre Pape! On parle ici de lui sans foi chrétienne, sans principe politique; on a seulement un instinct vague que tout cela est grave. On en est sur ce point où en était une femme qui disait à propos des revenants: «Je n'y crois pas, mais je les crains.»

Berlin, 15 janvier 1860.—J'ai reçu tout dernièrement une lettre de M. Guizot; ce qu'il dit des choses académiques est piquant. Je copie ce passage: «J'ai vu le Père Lacordaire et bien d'autres candidats académiques; mes préférences sont pour le dominicain. Ce sera à moi à faire le discours de réception et j'aurai plaisir d'esprit à parler d'un moine[ [292] à l'occasion d'un républicain, car vous savez que c'est M. de Tocqueville que nous allons remplacer. C'est le 2 février que se fera l'élection; et cependant j'hésite encore entre le Père Lacordaire et M. de Carné. Si c'est le premier, mon discours m'amusera bien plus; si c'est le second, je serai plus sûr d'un choix sensé; car le jugement du Révérend Père n'est pas certain et, en vérité, nous pourrions redouter de sa part quelque brochure contre les droits temporels du Pape. Madame votre fille ne s'attend pas, sans doute, à cette objection de ma part; faites-m'en honneur auprès d'elle, je vous en prie. C'est hier que j'ai vu le Père Lacordaire, chez moi: je lui ai dit à peu près tout ce que j'avais dans le cœur, et sur le cœur, à son sujet. Il m'a parlé avec sincérité, abandon, dignité ouverte et naïve; mais il est bien moins remarquable dans la conversation que dans la chaire ou dans ses livres. A tout prendre, cependant, il m'a plu et ses chances augmentent. Il y a une femme spirituelle et jolie qui lui cherche des voix. Elle en parlait à Thiers, qui lui a répondu qu'il n'avait pas goût à M. Lacordaire. Elle insiste. Il répond: «Je ne me fie pas assez à l'abbé Lacordaire.» Enfin, comme elle ne lâche pas prise, il finit par dire: «Eh bien! peut-être donnerai-je ma voix au Père Lacordaire.» Voilà mes anecdotes académiques, il est plus aisé d'en écrire que de parler politique.»

Berlin, 24 janvier 1860.—On dit ici que c'est le prince Napoléon qui triomphe. Il répète beaucoup en parlant de son cousin impérial: «Maintenant, je le tiens.» C'est lui aussi qui est le patron d'un affreux journal qui s'imprime à Genève, le plus subversif possible.

La Russie est bien mécontente de la nouvelle alliance anglo-française; mais celle-ci est-elle bien solide? La méfiance règne partout; ici on se défie de la France, mais autant de l'Autriche; on n'est pas sûr de pouvoir se fier à la Russie et on se demande si on peut s'appuyer sur l'Angleterre. Tous les États en sont à peu près au même point.