Berlin, 29 janvier 1860.—Il y a dans le dernier numéro du Correspondant deux articles qui font du bruit à Paris; l'un est fort bon, et l'autre est tellement distingué que je le regarde comme une œuvre supérieure par le fond et par la forme. Ce premier article est de M. de Falloux sur le devoir et les moyens légaux, à l'usage des catholiques dans les circonstances actuelles: très bon. Le second est sur la lettre de l'Empereur Napoléon au Pape[ [293]; il est d'Albert de Broglie et tout simplement admirable, sans pathos, sans véhémence, mesure parfaite, logique serrée, argumentation puissante, ironie incisive, grande dignité, simplicité, élévation et élégance de langage. J'y ai pris un de ces rares plaisirs que les temps actuels n'offrent plus guère.
Berlin, 30 janvier 1860.—Je viens d'apprendre la mort de la Grande-Duchesse Stéphanie, qui a expiré à une heure de l'après-midi à Nice. La Grande-Duchesse était bonne, aimable; elle était restée pure dans les circonstances difficiles de sa jeunesse; elle était restée fidèle, elle avait goût et confiance en moi, elle m'avait souvent défendue; c'était une contemporaine, bien des souvenirs agréables ou intéressants se rattachaient à elle; ses défauts, qui n'étaient que des faiblesses, ne m'ont jamais fait souffrir. Enfin, j'ai des larmes dans les yeux et dans le cœur pour cette mort, qui élargit les vides du passé et les dépouillements du présent.
Je compte partir d'ici le 10 février pour la France.
Ici se place une nouvelle interruption par suite de la rencontre à Paris des deux correspondants.
Paris, 12 avril 1860.—Le prince Richard de Metternich est venu hier causer avec moi dans un fort bon sens; il m'a fait souvenir de son père dans la façon de procéder en raisonnements et déductions.
Il paraît que pour dissiper les aigreurs de l'Angleterre, on va lui concéder, de la part de la France, un traité de navigation qui ébouriffe les armateurs français, lesquels, sommés de venir ici donner des explications, s'en sont retournés inquiets et mécontents. Commerce, industrie, clergé et beau monde, voilà un gros fagot d'épines.
Paris, 15 avril 1860.—Les suppositions, les interprétations vont leur train et leur grand train; mais autant en emporte le vent, et ce n'est pas la peine de s'y arrêter. L'opinion de M. de Falloux, et celle de bien d'autres, est que M. Veuillot, dans son inexplicable mésaventure, a été un traître et son propre espion au profit du Gouvernement d'ici. En effet, c'est la seule façon de comprendre ce chef-d'œuvre d'imprudence et de bêtise de la part de quelqu'un qui est spirituel et aguerri[ [294]. On est beaucoup occupé de la dissolution du Journal des Débats, de ses rédacteurs: MM. de Sacy et Saint-Marc Girardin se retirent, M. Prévost-Paradol passe à la Presse. Le journal passe au Gouvernement, qui l'a acheté. Les Bertin font un cas spécial de l'argent. On croit, néanmoins, que si la subvention est forte, le nombre des abonnés diminuera sensiblement, malgré les transitions adoucies qu'on emploiera, pour ne pas effaroucher les lecteurs et continuer leur illusion pendant un peu de temps encore.
Paris, 18 avril 1860.—M. Cuvillier-Fleury, qui reste au Journal des Débats, disait, avant-hier soir, chez Mme Mollien, que le journal conserverait une certaine indépendance, à quoi M. Dumont a répliqué que c'était pour mieux servir l'Empereur en trompant le public. On est fort aigre sur cette question des Débats; mais tout pâlit devant une nouvelle brochure, parue il y a trente-six heures, et qui a fait baisser la rente de vingt-cinq centimes. Elle a pour titre la Coalition. Elle est attribuée à la même source que les autres brochures qui remplacent les manifestes, précédant autrefois les grands chocs politiques. Je n'entends pas parler d'autre chose. Qu'en dira l'Europe et surtout l'Angleterre[ [295]?
Paris, 20 avril 1860.—La brochure a été désavouée; mais il y a des esprits mal faits qui prétendent que, si elle n'est pas d'origine directe, elle est puisée dans des inspirations puissantes. Ces gens-là disent que la librairie Dentu n'aurait pas osé publier un pareil brandon sans la certitude de n'être ni poursuivie, ni saisie. En quarante-huit heures, il s'en est imprimé et vendu trois éditions; bref, les esprits mal faits disent que c'est un ballon d'essai contenant la pensée de Napoléon.
Le maréchal Randon quitte, dit-on, le ministère de la Guerre, qui rentrerait aux mains du maréchal Vaillant[ [296]. On assure que cette sortie et cette rentrée déplaisent à l'armée.