On est très agité en Sicile qui paraît, de par l'intrigue anglaise, en pleine combustion. Naples est menacé, M. de Cavour lui-même débordé et l'oracle des Tuileries fort embarrassé.

A travers ces gros et sombres nuages, les quadrilles, les déguisements, les décors du bal du 24 de ce mois[ [297] préoccupent toutes les jeunes et jolies étrangères et dames du monde officiel.

J'ai dîné, avant-hier, chez la duchesse de Vicence, qui est assez mécontente de M. Thiers, pour avoir cité de travers les Mémoires de son mari, dans le dix-septième volume de l'Histoire du Consulat et de l'Empire[ [298].

M. Cuvillier-Fleury, qui est la dernière petite lumière du Journal des Débats, y a inséré un article sur ce dix-septième volume, qu'on dit assez piquant pour avoir irrité M. Thiers[ [299]. Celui-ci dit que les Princes d'Orléans (dont il suppose M. Cuvillier-Fleury d'être l'agent) ne lui ont jamais pardonné d'avoir dit, dans le temps où il était ministre, qu'ils étaient des Archiducs.

Le Journal des Débats a perdu dans les dernières semaines trois mille abonnés!

Je lis maintenant les deux derniers volumes du Port-Royal de M. de Sainte-Beuve[ [300]. C'est une bonne lecture qui reporte vers d'autres temps. Le nôtre est de plus en plus déplorable à tous les points de vue.

Paris, 23 avril 1860.—Le général Ortega fusillé et le comte de Montemolin arrêté maladroitement en Espagne, c'est de cela qu'on jase ici[ [301]. Ce qui est plus curieux, c'est que lord Cowley a eu, la veille de son départ pour Londres, une conversation orageuse avec l'Empereur Napoléon, qui a dit: «Il faut que l'Angleterre choisisse entre une alliance franche et cordiale, sérieuse, ou la guerre. Je suis à bout de ma patience.» Nous sommes donc à la veille d'une tempête générale ou d'un aplatissement universel[ [302]. On ne croit plus au changement immédiat du ministre de la Guerre.

Paris, 27 avril 1860.—Si seulement on avait un peu de soleil pour se réconforter; mais l'obscurité est partout; au ciel, dans les esprits et sur la terre. Encore si les âmes étaient éclairées! Il n'y a plus ici d'autre clarté que celle des feux électriques qui ont éclairé le palais d'Albe d'une étrange magie à la fête d'avant-hier. Cependant, le clair de lune, tant annoncé, a été supprimé, car Diane[ [303] n'a paru qu'en domino. Le carquois en diamants, les flèches en diamants, le Régent devenu centre d'un croissant, tout cela a été tristement, et non sans larmes, replacé au trésor de la Couronne. Un article du Times en a été cause. La police avait eu aussi de sinistres rapports qui avaient fait tripler les précautions. Aussi, les vives instances de Mme Walewska, pour que la fête fût répétée demain, ont été repoussées par un non fort sec, répété trois fois par l'Empereur Napoléon.

Le comte de Montemolin et son frère n'ont pas été arrêtés par un zèle maladroit, mais bien pour ôter à ceux qui avaient exécuté cette entreprise tout prétexte d'y revenir.

On parle d'explications vives en plein bal avec l'Ambassadeur d'Espagne[ [304]. Il paraît qu'on voulait ôter à la Reine Isabelle toute liberté de secourir le Pape; on est aussi fort importuné, ici, de l'attitude du duc de Montpensier et de la jeune gloire du comte d'Eu[ [305]. L'Angleterre arme à outrance; l'Europe n'est plus dupe; mais personne ne songe, à ce qu'il paraît, à autre chose qu'à sa défensive.