Sagan était à la fois sérieux, imposant et magnifique[32]. Je l'ai revu il y a quelques années, et je n'ai pu m'empêcher de regretter la gothique splendeur qui éblouissait mon enfance et que remplace maintenant une élégante simplicité, plus d'accord sans doute avec les mœurs du temps, et avec nos fortunes actuelles, mais qui ôte à ce château ce caractère de grandeur et de solennité si bien en harmonie avec les vastes forêts de sapins qui l'environnent et la rivière impétueuse qui le borde[33]. Avant ces changements, le voyageur curieux comprenait que ce beau lieu était propre à servir d'asile à des êtres qui, ainsi que le premier possesseur de ce château, le grand Wallenstein, avaient été élevés et persécutés par les bizarreries de la fortune.

Il me souvient d'avoir vu à Sagan deux vieux fauteuils qui avaient servi à Wallenstein; ils étaient recouverts de drap rouge et portaient sur leur dossier un W en galons d'or. Indépendamment de quelques souvenirs de ce genre, intéressants par la tradition, Sagan offrait une réunion précieuse de tableaux et de marbres superbes, rapportés d'Italie[34]. La bibliothèque était considérable. Les nombreux appartements de cette vaste demeure étaient presque tous meublés des plus belles étoffes de Perse et de Chine, et renfermaient toutes les curiosités de l'Asie, qui avaient été offertes à mon grand-père pendant sa régence. J'ai encore sous les yeux, dans la chambre même où j'écris, quelques débris de ces magnifiques inutilités.

Notre existence à Sagan était à peu près celle des petites cours d'Allemagne, quoique la fortune de mon père lui permît une magnificence que l'on aurait vainement cherchée chez les princes que l'on a depuis appelés médiatisés et peut-être même chez des souverains plus considérables. La cour de Berlin, par exemple, était tellement endettée au moment de la mort du gros Guillaume[35] que l'on ne trouva pas dans le trésor de quoi subvenir au frais de ses funérailles, et c'est à Sagan que l'on expédia un courrier pour prier mon père d'avancer la somme nécessaire pour cette cérémonie.

Mon père accueillait chez lui, avec l'hospitalité abondante du Nord, non seulement toute la province, mais encore beaucoup d'étrangers qui, de Berlin, de Prague ou de Dresde venaient passer quelque temps à Sagan. Une troupe de comédiens assez passables, des chanteurs italiens et de bons musiciens attachés à la maison de mon père occupaient agréablement les longues soirées d'hiver[36] que des chasses superbes et des repas un peu longs avaient précédées. Mais le plus grand ornement de Sagan était, sans doute, ma mère charmante encore, entourée de mes trois sœurs éclatantes de jeunesse, de grâce et de talents. On disait même que j'étais une jolie enfant qui ne gâtait rien au tableau[37]. Mon père avait, comme je l'ai déjà dit, une telle aversion pour la laideur, qu'il voulait que ma mère ne fût entourée que de jolies personnes, qui, à titre de demoiselles d'honneur, la suivaient partout, comme c'est l'usage en Allemagne. Je vois encore les bals, les redoutes, les mascarades par lesquels on célébrait la naissance de mes parents et de mes sœurs; et si j'ai assisté depuis à des fêtes plus brillantes, aucune n'a laissé à mon imagination des souvenirs aussi vifs.

II

Le prince Louis-Ferdinand de Prusse.—Projet de mariage avec la princesse Wilhelmine de Courlande.—Opposition des ministres prussiens.—Mariage des princesses Wilhelmine, Pauline et Jeanne de Courlande.

Il eût été trop douloureux de rester à Sagan dans les premiers instants qui suivirent la mort de mon père; aussi ma mère nous mena-t-elle dans une maison que nous possédions à Prague, et où elle passa l'année de son deuil.

Notre fortune était intacte, les guerres qui, depuis, sont venues ravager l'Allemagne ne pouvaient être prévues[38] et nous étions, à cette époque, les quatre plus riches héritières du Nord. De tous côtés les plus grands partis se présentaient pour mes sœurs qui étaient d'âge à se marier. Ma mère, accoutumée à une longue soumission aux volontés de son époux, qui lui accordait bien peu d'autorité sur ses enfants, laissa, par habitude, une parfaite liberté à ses filles dans le choix, si important, d'un mari. Cependant elle vit avec plaisir et encouragea même le goût mutuel de sa fille Wilhelmine et du prince Louis-Ferdinand de Prusse[39]. Tous deux jeunes, beaux, doués de qualités semblables auxquelles la différence du sexe n'apportait que de légères nuances, ils paraissaient faits l'un pour l'autre. Jamais union ne sembla devoir être plus approuvée, jamais mariage n'eût donné plus d'espérance de bonheur. La sœur du prince[40], amie intime de ma mère, et de plus ma marraine, désirait vivement cette alliance qui, à la première ouverture, parut convenir également au roi de Prusse[41]. Mais le mariage d'un prince du sang est toujours l'objet d'une grave délibération, et les ministres prussiens appelés à donner leur avis s'opposèrent si fortement au mariage qu'on soumettait à leur décision que le roi retira trop positivement son consentement pour qu'on pût espérer de l'obtenir jamais.

La fortune personnelle du prince Louis-Ferdinand, déjà très considérable et qui devait s'accroître à la mort du prince Henri[42], son oncle, dont il était l'héritier, réunie à celle de la jeune duchesse de Sagan, eût placé ce prince dans une indépendance de la cour qui, jointe à l'entreprise naturelle de son esprit, à son ambition, à ses talents, à son attitude haute et un peu hostile, l'auraient rendu un sujet trop puissant et par conséquent dangereux. C'eût été, en effet, placer dans le centre même des États du roi une branche redoutable dont l'influence eût pu rompre l'équilibre nécessaire au repos de la famille royale. Quand on a connu le prince et ma sœur on est bien prêt à trouver que les ministres prussiens pouvaient ne pas avoir donné un mauvais conseil.

La rupture de ce mariage laissa de longs regrets au prince et à ses vrais amis, qui auraient souhaité, et je les ai souvent entendus exprimer ce vœu, qu'une jeune et belle compagne, capable de comprendre et de partager ses vues élevées, généreuses et peut-être téméraires, fût devenue l'intérêt légitime qui a manqué à la vie de ce brillant jeune homme: elle aurait comprimé des défauts qui, devenus des vices, l'ont conduit par le dégoût de la vie et des plaisirs, qu'il avait imprudemment épuisés, à une mort qui ne fut utile ni à sa gloire ni à sa patrie.