Je me souviens de l'avoir vu au mois de septembre 1806, la veille du jour où il quitta Berlin pour rejoindre l'armée. Il était chez la princesse Louise, ma marraine, qui, tremblant pour ce frère chéri, versait des larmes en silence. Le prince, dans un état d'agitation difficile à décrire, marchait avec vivacité; il était fort rouge et l'on voyait des mouvements convulsifs dans ses mains. Les affronts que la Prusse venait d'essuyer de la part du gouvernement français[43] excitaient sa rage. Il montrait un mépris profond pour son cousin[44], à la timidité duquel il attribuait tant de maux; son langage devenait injurieux en nommant M. de Haugvitz[45], et il plaignait la reine qu'il admirait passionnément. Prédisant le mauvais succès de la guerre, il répéta plusieurs fois qu'il ne pouvait survivre à tant de malheurs et à tant de honte. Toutes les phrases violentes sur les affaires publiques étaient mêlées de paroles fort tendres pour sa sœur, mais empreintes des plus noirs pressentiments. Avec quelques années de plus et mes superstitions, j'aurais compris, en sortant de cette chambre, que l'homme que j'y laissais était livré à une fatalité qui l'arrachait des bras de sa sœur pour ne l'y ramener jamais. Quinze jours après, la nouvelle de sa mort arriva à Berlin, et y répandit une morne consternation. On se refusait d'abord à croire une si terrible nouvelle; on sortait dans les rues, on s'adressait aux passants, on faisait la triste question dont on n'osait écouter la réponse. Toute la ville se pressait au palais Radzivill; le désordre y était tel, que mademoiselle Fromm, mademoiselle Wiesel, deux maîtresses du prince Louis, arrivèrent sans obstacle chez sa malheureuse sœur, où la vieille princesse Ferdinand, si fière et si imposante, et la princesse Louise, si vertueuse et si pure, mêlèrent leurs larmes à celles de ces deux femmes dont elles ne voyaient, dans ce moment, que les regrets et le malheur[46].

J'anticipe sur les calamités qui ont désolé mon pays et dont le souvenir est trop présent à ma mémoire, et j'oublie qu'ils étaient loin de nous encore, au moment où j'habitais Prague avec ma mère: je reviens à cette époque.

Ma sœur Wilhelmine, blessée de ce qu'elle appelait les torts de la cour de Berlin à son égard, voulut avec un peu de mauvaise tête se montrer promptement consolée. Elle fixa son choix sur le prince Louis de Rohan[47], dont le grand nom, les malheurs de l'émigration, et une jolie figure à laquelle je n'ai jamais trouvé ni noblesse, ni esprit, étaient les seuls titres à une préférence qui blessa beaucoup de rivaux et affligea les amis de notre famille.

Le mariage de mes deux autres sœurs eut lieu dans cette même année. Pauline, la seconde, fort jolie, fort bonne, naturellement spirituelle, mais légère et sans expérience, encore fatiguée de l'imposante autorité de mon père, contrariée du peu d'accueil qu'il avait fait aux propositions de mariage qui lui furent adressées pour elle, effrayée de l'intérieur, alors fort retiré, de ma mère, accepta avec empressement le premier mari qui s'offrit. Ce fut le prince de Hohenzollern-Hechingen, chef de la branche aînée de la maison régnante de Brandebourg, fort grand seigneur, sans doute, de qui je n'ai d'autre mal à dire que l'impossibilité où je suis de le louer sur autre chose que l'éclat de sa naissance.

Peu de temps après, ma troisième sœur suivit l'exemple de ses aînées et épousa le duc d'Acerenza, de l'illustre maison Pignatelli. Les lettres que la reine de Naples[48] écrivit en sa faveur, le zèle officieux de quelques personnes que ma sœur croyait alors de nos amis, la décidèrent. Je n'ai jamais pu trouver à ce mariage d'autre raison que l'importunité à laquelle, à seize ans, ma pauvre sœur ne sut pas résister. C'est à ces différents motifs, si peu suffisants pour faire prendre une résolution dans la seule grande question de la vie des femmes, qu'il faut attribuer le peu de bonheur que mes sœurs ont trouvé dans leur intérieur et l'empressement avec lequel elles ont profité des facilités que leur donnait la religion protestante et les usages de leur pays, pour rompre des nœuds aussi mal assortis que légèrement formés.

Ma mère, après le mariage de ses filles, se trouva séparée des deux aînées qui passèrent plusieurs années à voyager. La duchesse d'Acerenza et moi nous lui restions; mais ma mère souvent mécontente de son gendre, et trouvant dans son cœur plus d'inquiétude pour le bonheur de sa fille qu'elle ne voyait dans sa position de moyens de l'assurer, fut au moment d'accepter les propositions d'un second mariage, qui lui furent faites par le duc d'Ostromanie, oncle du roi de Suède et frère du duc de Sudermanie, qui depuis a été roi[49]. Ce prince avait vu ma mère à Karlsbad et avait conservé une impression si forte de sa douceur et de ses agréments, qu'aussitôt l'année de veuvage révolue il lui offrit sa main. Mais je n'avais que sept ans; mes tuteurs n'auraient pas consenti à me laisser élever en Suède; d'ailleurs la rudesse du climat aurait nui à ma faible santé. D'un autre côté, ma mère sentait le bonheur de l'indépendance, d'autant plus complet pour elle, que le testament de mon père et la noble conduite de l'empereur Paul lui avaient assuré un douaire plus considérable que celui de presque aucune princesse d'Allemagne. Toutes ces considérations, parmi lesquelles sûrement sa tendresse pour moi tint la première place, lui firent, après quelques jours d'hésitation, refuser l'honorable proposition du prince de Suède. Renonçant alors pour toujours à toute idée de s'engager dans de nouveaux liens, elle arrangea sa vie d'une manière à la fois douce et convenable. Elle résolut de passer les étés à Löbikau, cette même maison de campagne en Saxe dont j'ai parlé et de s'établir l'hiver dans une grande ville qui pût lui offrir les ressources nécessaires à mon éducation. Presque toute ma fortune était en Prusse; mon avenir devait naturellement m'y fixer; ma marraine nous y appelait de tous ses vœux. Mes tuteurs, à la tête desquels était le roi, montraient plus qu'un désir à cet égard; et ma mère, que des relations d'amitié avec plusieurs membres de la famille royale y attiraient, fixa son choix sur Berlin.

III

La princesse Dorothée enfant, peinte par elle-même. Son éducation.—Entre le précepteur et la gouvernante.—L'abbé Piattoli.—Régime sanitaire de l'Émile.—Les lectures.—Instruction religieuse.

Peut-être n'est-il pas hors de propos de dire ici ce que j'étais, ou plutôt ce que je me souviens d'avoir été au moment où commence véritablement mon éducation. Petite, fort jaune, excessivement maigre, depuis ma naissance toujours malade, j'avais des yeux sombres et si grands qu'ils étaient hors de proportion avec mon visage réduit à rien. J'aurais décidément été fort laide si je n'avais pas eu, à ce que l'on disait, beaucoup de physionomie; le mouvement perpétuel dans lequel j'étais faisait oublier mon teint blême, pour faire croire à un fond de force que l'on n'avait pas tort de me supposer. J'étais d'une humeur maussade et, à ma pétulance près, je n'avais rien de ce qui appartient à l'enfance. Triste, presque mélancolique, je me souviens parfaitement qu'alors je souhaitais mourir pour retrouver mon père qui, s'il avait vécu, m'aurait offert la protection dont je croyais avoir besoin. Du reste j'étais parfaitement ignorante, quoique très curieuse; mon seul savoir se bornait à parler couramment trois langues: le français, que j'avais attrapé dans le salon; l'allemand, qui m'arriva par l'antichambre, et l'anglais, que j'apprenais à travers les gronderies et les coups d'une vieille gouvernante, qu'un ami avait fait placer auprès de moi depuis ma naissance, et qui se maintenait dans la maison par la faiblesse de ma mère, à qui sans doute on laissait ignorer les traitements fort rudes qu'elle exerçait envers moi. Cette Anglaise n'était cependant pas une méchante personne; mais dénuée, au plus haut degré, de toute espèce de sens commun, elle croyait que la seule manière d'ouvrir l'esprit des enfants était de les battre; et que, pour les rendre sains, il fallait les laisser courir tout nus et les tremper dans de l'eau à la glace. Dans le Nord, et avec des nerfs très irritables, ce régime a failli me tuer. Je ne me tirai de l'imbécillité, à laquelle les coups de cette vieille femme m'auraient infailliblement conduite, que par une révolte ouverte, qui me faisait passer pour fort méchante, tandis que, en vérité, le seul motif de ma colère était le seul besoin de repousser la cruauté, je dirais maintenant la démence dont j'étais victime. Depuis j'ai pardonné de bon cœur tous les coups de verges dont mon petit corps avait si souvent porté les sanglantes marques; et même j'ai retrouvé avec assez de plaisir cette pauvre vieille folle, qui m'aimait à sa manière, laquelle, Dieu merci, est celle de bien peu de gens.

Cet absurde système d'éducation, les corrections peu réfléchies, me rendaient malade, et raidissaient de plus en plus mon caractère au lieu de le former. J'étais obstinée, enragée et surtout blessée au plus haut degré des punitions multipliées que l'on m'infligeait, et dont nos domestiques étaient journellement les témoins. Je savais que j'étais l'objet de leur pitié, et ne m'en sentais que plus humiliée; enfin je ne crois pas qu'il fût possible de trouver un plus désagréable et plus malheureux enfant que je ne l'étais à sept ans.