Si tout en aimant beaucoup ma mère, en rendant justice à ses rares qualités, en la prisant bien haut, et la mettant bien à part, je ne suis cependant jamais arrivée avec elle à des relations précisément filiales, j'en attribue la cause première à ce temps d'oppression dont ma jeune tête lui faisait intérieurement quelques reproches. Je ne pouvais savoir que, jeune et charmante encore, le monde dont elle avait peu joui du vivant de mon père, l'attirait puissamment; qu'il était assez naturel qu'une enfant sombre, maussade et qu'on lui dépeignait opiniâtre et méchante, ne mérite pas de sa part beaucoup d'attention et de soins, et qu'il était par conséquent assez simple que je restasse dans un coin à ne me faire aimer de personne. Je sentais vivement que je n'intéressais qui que ce fût; mais j'étais trop irritée pour faire le moindre frais, la moindre avance; au contraire, je repoussais avec colère les paroles douces que de loin en loin on m'adressait, car je les croyais dictées par la pitié et non par l'affection.

Certes une grande partie de mes défauts datent du commencement de ma vie, et je ne sais s'il me serait resté une seule bonne disposition, sans le changement qui eut lieu, à cette époque, dans mon éducation. Un homme, aussi fameux par ses vices et ses bassesses que par le grand empire qu'il exerça sur plusieurs personnages marquants, fut la cause principale de ce qu'on me mit dans une meilleure route.

Ma famille tout entière était sous le charme de ce baron d'Armfeld[50] si fatal au repos de ceux dont il se disait l'ami. Il gouvernait despotiquement notre intérieur, mais son règne fut court et ne laissa d'heureux souvenirs que dans ma vie. Étonné qu'à près de sept ans je ne susse pas lire, il voulut s'assurer lui-même si mon ignorance tenait à de la mauvaise volonté, à de la stupidité, ou à quelques défauts dans la manière de m'enseigner. Il me fit connaître mes lettres; je les appris en si peu de temps, mes progrès furent si rapides, qu'il assura ma mère qu'il y aurait moyen de tirer quelque parti de moi, et qu'il était bien temps de me donner une gouvernante instruite et capable de me diriger. M. d'Armfeld faisait autorité dans cette question, il avait une fille charmante et bien élevée. Il mit donc l'instruction à la mode dans la maison et aussitôt on chercha partout la gouvernante à laquelle on voulait confier le petit monstre, qui, en huit jours, avait appris à lire comme une grande personne.

Le peu d'influence que ma mère avait eue sur l'éducation de ses autres enfants fit naître en elle le désir de prouver, par moi, que mon père avait eu tort de ne pas lui en laisser davantage. Pour réparer le temps perdu, et la négligence singulière dont on commençait à se repentir, on passa, comme c'est assez l'ordinaire, d'un excès à un autre: le conseil assemblé résolut de faire de moi un petit phénix qui, on n'élevait pas le moindre doute, ferait un jour un honneur prodigieux à la famille. Une bonne gouvernante, qui eût été fort suffisante pour un enfant, ne parut pas donner assez d'éclat à cette éducation que l'on annonçait avec une grande pompe; on lui adjoignit donc un précepteur et, dès mon arrivée à Berlin, je dus me soumettre à deux puissances rivales et qui bientôt se déclarèrent la guerre, car l'abbé Piattoli et mademoiselle Hoffmann, qui avaient commencé par s'aimer trop, finirent par se détester. Après leur brouillerie, il ne resta de commun entre eux qu'une affection passionnée pour moi; cette affection, poussée jusqu'à la jalousie, fut même la première cause de leurs discussions; j'ajouterai que leurs caractères, leurs opinions étaient, d'ailleurs, si naturellement et si fortement opposés, que je ne savais comment me tirer de l'embarras d'obéir à des volontés si contraires. Ma gouvernante, quand je voulais suivre les conseils de l'abbé, était à l'instant saisie d'horribles attaques de nerfs; l'abbé, quand je voulais le contredire, s'emportait contre le système absurde que mademoiselle Hoffmann avait adopté. Je finis par me familiariser avec les maux de nerfs de l'une et les sorties de l'autre, et je ne prenais de tous deux que ce qui, à mon propre jugement, me paraissait raisonnable, et ce qui, surtout, se trouvait de mon goût; bien sûre que j'étais d'avoir toujours un des deux pour m'approuver et me défendre.

Peut-être comprendra-t-on mieux par qui et comment j'ai été élevée si je dis quelques mots de la vie, assez singulière, des deux personnes auxquelles j'étais confiée. Scipion Piattoli, Florentin de naissance, avait d'abord été attaché à l'éducation d'un jeune Polonais[51] avec lequel il était venu d'Italie à Varsovie; plein d'esprit, d'une instruction prodigieuse et universelle, d'un caractère souple, de manières nobles et polies; très favorable aux progrès des doctrines révolutionnaires, dont il était fort occupé; il ne tarda pas à être remarqué par le roi Stanislas, dont il devint le bibliothécaire et le secrétaire intime. Il fut le rédacteur principal de la Constitution du 3 mai[52], tort immense aux yeux de l'impératrice Catherine qui le persécuta cruellement. Jeté dans les cachots d'une obscure forteresse, il ne dut sa liberté qu'aux efforts généreux et persévérants de ma mère, à qui il avait été utile dans le voyage qu'elle avait fait à Varsovie pour les intérêts de mon père. Elle le recueillit chez elle au sortir de prison; tant de bienfaits excitèrent vivement sa reconnaissance et il se chargea avec plaisir de la partie sérieuse et élevée de mon éducation[53].

Mademoiselle Hoffmann était Allemande; elle avait dans sa première jeunesse dû épouser un Français qu'elle avait connu à Mannheim et qu'elle suivit à Paris. Au moment de se marier le jeune homme mourut. Dans sa profonde douleur, elle se persuada que la religion catholique lui offrait plus de consolations que la religion protestante; elle abjura et se retira dans un couvent avec l'intention de se consacrer uniquement à Dieu. Mais, peu de jours avant sa prise d'habit, elle se dégoûte subitement de la catholicité et de la vocation religieuse, quitte le couvent, la ville, le pays, et arrive je ne sais trop comment en Pologne où elle devient gouvernante de mademoiselle Christine Potocka. Bientôt après, les prisons de Russie s'étant ouvertes pour cette jeune personne qui voulut y suivre son père, mademoiselle Hoffmann, séparée de son élève, accepta avec plaisir la proposition qui lui fut faite de s'occuper de moi. Sa manière d'enseigner était heureuse, ses sentiments étaient généreux et son caractère élevé, mais avec plus d'imagination que d'esprit, plus de savoir que de discernement, plus d'emportement que de volonté; avec un cœur ardent, une humeur inégale et impérieuse, elle paraissait plus appelée à donner une éducation brillante qu'une raisonnable.

Malgré les inconvénients réels et multiples qui résultaient pour moi du caractère de mes entours et de leurs divisions, inconvénients que je sentais peu alors, mais dont j'éprouve encore aujourd'hui les suites, je me trouvais fort heureuse comparativement aux années précédentes.

Mademoiselle Hoffmann passionnée pour l'Émile me faisait en grande partie suivre le régime sanitaire indiqué dans cet ouvrage[54]. Il me réussit assez bien: je repris bientôt des forces et des couleurs et je suis convaincue qu'à sept ans comme dans tout le cours de ma vie, je n'ai jamais été malade que de contrariétés.

On me donna des maîtres d'agréments, j'en faisais peu de cas et je ne cherchais guère à profiter de leurs leçons. Aussi, suis-je arrivée à danser en mesure, les pieds en dehors, sans avoir jamais appris un seul pas. J'aime beaucoup la bonne musique, je crois la sentir, mais je dois les impressions qu'elle produit sur moi à mes nerfs et à mon organisation plutôt qu'à ma science dans cet art, car mon maître de musique était, de tous mes maîtres, celui qui se plaignait le plus de mon inattention et de l'insupportable ennui que je montrais dès le premier quart d'heure de ma leçon de piano.

J'aurais aimé le dessin, il m'aurait amusé et j'eusse, je crois, fait des progrès, sans une vue très basse que je fatiguais beaucoup d'ailleurs. J'abandonnais mes crayons, pour ne plus les reprendre, durant une espèce de cécité qui me voua, pendant plusieurs mois, à la plus complète oisiveté.