J'avais de grands succès dans les ouvrages de l'aiguille; on me faisait coudre et broder pendant les lectures d'histoire qui remplissaient nos soirées et dont je chargeais mademoiselle Hoffmann ou l'abbé. Je suis restée bonne ouvrière et cela me plaît.
J'appris bientôt à écrire les trois langues que je parlais. Je calculais supérieurement à dix ans, ce qui donna l'idée de m'apprendre l'algèbre et les mathématiques. J'ai employé beaucoup de temps à ces études que je préférais à tout. À treize ans je passais, avec un bonheur et un amour-propre singuliers, de fréquentes soirées à l'observatoire de Berlin, avec le fameux astronome Bode[55] qui m'avait prise en amitié. Mais maintenant que le monde, ses joies et ses douleurs, ont depuis longtemps effacé toute ma petite science, je regrette que l'on m'ait laissée donner un temps précieux, aujourd'hui perdu sans retour, à des études si inutiles dans la vie quand on ne les continue pas, et si fatigantes pour les autres, dans une femme, quand on les pousse trop loin. Mais d'une part je me sentais entraînée à cette étude par une remarquable facilité, et de l'autre on trouvait, avec assez de raison peut-être, qu'il y avait quelque avantage à tempérer une nature à la fois ardente et mobile par des études sèches et abstraites. En dernier résultat on n'a rien calmé, mais on a donné à mon esprit un besoin de tout creuser et à mes raisonnements assez de méthode pour les faire contraster, d'une manière singulière et souvent pénible, avec le mouvement de mon imagination et l'impétuosité de mon caractère.
Je lisais beaucoup et beaucoup trop. L'abbé Piattoli avait une bibliothèque pleine de bons et de mauvais livres, comme est ordinairement celle d'un homme. Excepté trois ou quatre ouvrages, signalés et interdits, l'abbé me livra les autres. Grimpée et blottie sur la marche la plus élevée de l'échelle, je passais mes récréations à parcourir toute sorte de fatras et de bonnes choses. Mademoiselle Hoffmann arrivait et me grondait: du haut de l'échelle je la laissais dire, et lorsque je la voyais faire mine de m'atteindre, je m'élançais sur le corps de bibliothèque que j'escaladais très lestement au risque de me casser le cou. Je vois d'ici les bustes d'Homère et de Socrate entre lesquels je prenais place, et d'où je négociais pour descendre, ce qui n'avait lieu qu'après avoir obtenu la permission de continuer la lecture qui m'intéressait. Je n'aimais pas la promenade et il n'y avait d'autre moyen de me faire sortir qu'en me promettant de me laisser grimper aux arbres et polissonner tout à mon aise, ce que je faisais à un tel excès que je revenais habituellement tout écorchée.
Je n'avais pas d'enfant de mon âge autour de moi, leur société m'ennuyait parce que mon plus grand plaisir était, ce qu'il est encore, de causer. Je croyais comprendre ce que disaient les personnes plus âgées que moi, et je ne cherchais qu'elles. Les deux compagnes, dont je m'arrangeais, avaient chacune sept ou huit ans de plus que moi. Elles partageaient mes leçons et nous sommes restées amies quoique dans mes jeux turbulents, je ne les ménageasse guère et que dans les études qui étaient de mon goût je les surpassasse toujours.
Je voyais peu ma mère; elle voyageait une grande partie de l'été et, l'hiver, elle allait beaucoup dans le monde. Quoique je demeurasse sous le même toit qu'elle, je savais beaucoup trop que la maison m'appartenait, que j'étais servie par mes gens, que mon propre argent payait mes dépenses, et qu'enfin mon établissement était complètement séparé du sien. J'allais le matin lui baiser la main, de temps en temps elle venait dîner chez moi, c'est à quoi se bornaient nos rapports.
Ma mère aimait l'abbé, mais elle craignait ma gouvernante; la présence de celle-ci, qui ne voulait jamais me perdre de vue pour conserver tout son empire, lui était trop importune pour que le plaisir de me voir pût l'emporter sur la gêne qu'elle rencontrait. Cet empire de ma gouvernante était réel et je le trouvais doux, parce qu'il était fondé sur sa tendresse pour moi et sur l'indépendance qu'elle me laissait dans les petites choses qui m'intéressaient alors et qui flattaient trop mon goût pour que le souvenir que mademoiselle Hoffmann supposait que j'en conserverais, n'assurât pas à sa facilité et à son indulgence un crédit puissant sur moi.
Mon éducation religieuse était nulle; je ne faisais point de prières, car je n'en savais pas. Je n'avais été qu'une fois à l'église un jour que le prédicateur était fort mauvais. La simplicité des temples protestants n'avait rien qui pût occuper mes regards, et après m'être endormie au sermon, je déclarai ne vouloir plus y retourner. Ni mademoiselle Hoffmann, qui, après avoir eu deux religions, était restée sans en professer aucune, quoiqu'elle ne fût pas cependant tout à fait incrédule, ni l'abbé, qui croyait que Condillac et les idées métaphysiques étaient des guides plus sûrs que l'Évangile, ne me contrariaient sur mon dégoût pour l'office divin.
Voilà bien exactement et trop longuement sans doute ce que j'étais à douze ans. Mon éducation fut trop bizarre pour que je ne reporte pas sur elle les fautes trop nombreuses de ma jeunesse. Je ne suis pas fâchée de bien faire connaître les excuses, car je sens que bientôt je vais avoir besoin de les faire valoir.
IV
Procès en Russie à propos des affaires de Courlande.—La vie de la princesse Dorothée à Berlin.—Ses relations avec la famille royale de Prusse, Schiller, Jean de Müller, Guillaume de Humboldt, Iffland.