Mais revenons à M. Piattoli, à son triste séjour à Pétersbourg, où il n'eut, pendant la marche si décourageante d'un long procès, d'autre consolation que l'amitié d'un Polonais, resté fidèle aux beaux rêves de la patrie.

Le prince Adam Czartoryski[69], descendant des Jagellons, avait été envoyé en otage à la cour de Catherine. Le grand-duc Alexandre, à la personne duquel on l'attacha dès son arrivée[70], sut apprécier les nobles qualités du jeune Polonais et le força par l'amitié la plus tendre à aimer un Russe, à chérir le petit-fils de cette Catherine, auteur de tous les maux de sa patrie. Alexandre était marié. Son épouse, à la fois belle et aimable, ne trouvant en lui ni la tendresse ni la vivacité des sentiments qu'elle s'était flattée de lui inspirer, confiait ses innocentes douleurs à l'étranger ami de son époux. Honoré d'une si touchante confiance, le prince Adam employa tout le zèle que peut donner l'attachement le plus vrai, pour rétablir l'union dans un intérieur qui lui était si cher. Mais, ce qu'à peine j'ose dire, quoique j'en sois sûre, Alexandre, loin de l'écouter, lui répéta si souvent que c'était à son ami à consoler la belle Elisabeth et en même temps la princesse elle-même montra publiquement tant d'intérêt au prince Adam, que tout Pétersbourg eut bientôt lieu de croire que les conseils de l'amitié avaient été suivis. Silencieux et presque farouche, le prince n'oubliait qu'auprès d'Elisabeth les malheurs de sa patrie et il croyait voir dans le jeune grand-duc le souverain qui devait un jour les réparer[71]. Sur ces entrefaites, Catherine vint à mourir et Paul Ier qui succéda à sa mère, amoureux lui-même de sa belle-fille, éloigna sous prétexte d'une mission importante en Italie[72] un rival préféré, le prince Czartoryski, qui ne fut rappelé qu'à l'avènement d'Alexandre[74]. Il revint fidèle à ses affections, également dévoué au nouveau monarque, et toujours épris de la jeune impératrice. Mais Élisabeth avait trouvé dans d'autres liens l'oubli de ses premiers sentiments; le cœur seul d'Alexandre était resté le même; il chercha à distraire son ami des mécomptes de l'amour, en l'occupant des grands intérêts de la politique. Le prince Czartoryski venait en effet d'être nommé ministre des affaires étrangères, lorsque M. Piattoli chercha et parvint à le connaître, réveilla en lui d'anciens souvenirs polonais, lui parla de nos droits et finit par lui inspirer le désir de lui être utile.

La santé de M. de Gœckingk n'avait pu résister longtemps au climat de Pétersbourg; il était revenu presque mourant à Berlin, laissant l'abbé chargé de notre défense. Celui-ci, lorsqu'il fut seul, accepta un appartement agréable et commode chez le prince, de qui il avait su gagner l'amitié. Sans cesse à portée, dans sa nouvelle demeure, d'apprécier la bonté, la douceur, la sévère probité et la loyauté chevaleresque de son hôte, de qui d'ailleurs il était l'objet des attentions les plus délicates et les plus flatteuses, M. Piattoli voulut me faire partager la vive reconnaissance qu'il éprouvait; toutes les lettres que nous recevions de lui étaient remplies d'éloges pour son ami. Bientôt il me fit entendre qu'il aimait M. Adam, c'est ainsi qu'il le nommait, tout autant qu'il aimait sa jeune amie, et qu'à nous deux, nous possédions toutes les affections de son cœur. Il ne formait qu'un souhait dont l'accomplissement ferait notre bonheur et le sien, c'était de nous unir et de finir ses jours près de nous. Il inspira le désir de cette union au prince, qui cependant effrayé d'une assez grande différence d'âge, le cœur troublé par de récentes douleurs, fut longtemps à se décider à une démarche positive que demandait l'abbé. Ce fut la seule fois peut-être que les vœux de mon précepteur se trouvèrent d'accord avec ceux de ma gouvernante. Ce succès, l'abbé le devait à des souvenirs de jeunesse qui attachaient mademoiselle Hoffmann à tout ce qui était polonais. Me voir princesse Czartoryska, c'était réaliser, à ce qu'elle croyait, ses plus beaux rêves.

Les lettres de l'abbé et les conversations de ma gouvernante travaillaient dans ma jeune tête; mon imagination se plaisait dans des succès romanesques dont le prince devenait toujours le héros. Au bout de quelques mois j'arrivai à désirer ce mariage aussi vivement que les deux personnes qui l'avaient imaginé et qui ne voyaient dans l'exécution de leur projet qu'un espoir assez fondé de conserver l'empire le plus absolu sur deux êtres unis par leurs soins.

L'abbé fit faire une copie du portrait de son ami, qu'il m'envoya, et lui montra le mien qu'il venait de recevoir. Le prince était encore fort beau à cette époque; je trouvai son portrait charmant, et je l'ai conservé précieusement jusqu'au jour où je le plaçai dans le cercueil du pauvre abbé, qui se referma sur mes premières espérances, mes premières illusions. Je ne sais ce que le prince pensa de la miniature qu'il avait vue chez M. Piattoli; mais il la lui demanda, et depuis, malgré toutes mes instances, il ne me l'a jamais rendue.

Ma mère voyait avec déplaisir ce qui se passait, non qu'elle fût, au fond, opposée à ce mariage, mais elle blâmait avec raison les soins que l'on prenait pour me faire aimer quelqu'un que je n'avais jamais vu, et l'éloignement que l'on m'inspirait pour tout autre établissement. Cependant elle n'avait pas assez d'influence sur mon esprit pour me diriger et elle sentait qu'il ne lui serait pas possible de gagner ma confiance. Respectueuse et froide, je ne lui donnais ni un sujet de plainte, ni une preuve d'affection. Je flattais son orgueil maternel, mais je ne satisfaisais pas son cœur. Ce qu'elle appelait mon esprit, mais plus encore l'absolu de mes jugements et la raideur de mon caractère, lui inspiraient une sorte de gêne dont il lui est resté dans tous les temps une légère nuance.

VI

Voyage de la duchesse de Courlande en Russie.—Elle traverse la
Courlande et revoit le château de Mittau, habité par Louis
XVIII.—Séjour à Saint-Pétersbourg.—Accueil de l'empereur Alexandre.

Les lettres de M. Piattoli[74], ne parlaient cependant pas uniquement du prince Adam; elles rendaient compte aussi de la marche de notre procès. Sans cesse l'abbé se plaignait des lenteurs et des dégoûts insupportables contre lesquels il luttait en vain; il répétait qu'à Pétersbourg défendre une bonne cause était insuffisant pour se faire écouter; qu'il fallait être connu, être imposant par des dignités ou par un grand luxe et semer l'argent à pleines mains, depuis le dernier valet jusqu'aux personnes les plus importantes, pour pénétrer dans le cabinet des juges et des ministres. Nous aurions infailliblement perdu notre procès, et par conséquent une grande partie de notre fortune, sans la résolution courageuse que prit ma mère d'aller elle-même solliciter en faveur de ses enfants. Elle partit de Berlin, où je restai, au mois mai 1806. Il lui fallut un dévouement vraiment maternel pour vaincre la répugnance que lui inspirait Pétersbourg. Cette répugnance sera comprise quand on songera que pour se rendre dans cette capitale, ma mère devait traverser la Courlande. Combien il devait lui coûter de revoir en simple voyageuse un pays dont elle avait été souveraine, et qui obéissait alors au prince de qui elle allait réclamer l'appui! Ce voyage si redouté fut cependant une source de joies et de consolations. L'empereur Alexandre, sachant que le souvenir de ma mère était adoré en Courlande, s'empressa avec tout l'esprit et toute la grâce qui le rendent si séduisant, de faire connaître qu'il verrait avec plaisir les témoignages de respect qu'elle recevrait à son passage, et il donna l'ordre à toutes les autorités russes de lui rendre les plus grands honneurs.

Ma mère revit ses frères, ses neveux, beaucoup de parents, d'amis, de serviteurs. Presque toute la noblesse de Courlande entoura sa voiture; elle reçut partout des hommages simples et touchants, et si quelques regrets pénibles vinrent se mêler à tant de douces émotions, un regard jeté sur le château de Mittau, jadis sa demeure, alors celle d'un roi fugitif[75], lui apprit que des malheurs plus grands que les siens et qui n'obtenaient pas les mêmes consolations devaient lui faire bénir sans réserve celles que la providence lui accordait. Qu'elle était loin de penser que huit années après, perdue dans la foule, elle assisterait à l'éclatante restauration de ce prince, qui alors traitant ma mère d'égal à égal, avait envoyé M. d'Avaray[76] attendre son arrivée, pour lui offrir ses compliments.