L'empereur fit exprimer d'aimables regrets à ma mère de n'avoir pu mettre le château[77] à sa disposition. Mais cette noble et vaste demeure avait été deux fois la proie des flammes depuis le départ de mon père. Ce qui restait du château était presque inhabitable et servait à la fois d'hôpital militaire et de caserne. Louis XVIII habitait une aile un peu moins délabrée et une moitié de la cour était devenue le jardin de madame la duchesse d'Angoulême, tandis que l'autre servait de place d'armes et de promenades aux soldats convalescents. Souvent le triste convoi d'un de ces malheureux passait sous les yeux de la princesse; mais plus souvent encore son repos était troublé par les bruyants excès des cosaques et des baskirs. En voyant ces grandes infortunes, ma mère devait se trouver heureuse dans l'agréable et simple maison de son frère, où elle était entourée de tant de soins et d'amour. Après quelques jours consacrés à sa famille, elle demanda à voir Louis XVIII, la reine, Madame et Monsieur le duc d'Angoulême. Quoique ma mère partageât à cette époque l'opinion générale sur l'état prospère de la France, et qu'elle fût éblouie des succès éclatants qui rendaient alors cet empire si brillant, elle n'en fut pas moins touchée jusqu'aux larmes de se trouver au milieu de ces illustres réfugiés.

Les émotions de genres si différents qu'éprouvait ma mère ne lui firent pas perdre de vue le but de son voyage. Elle ne resta que peu de moments à Mittau, et arriva dans les derniers jours du mois de juin à Pétersbourg. À son arrivée elle reçut un message de l'empereur Alexandre qui lui annonçait sa visite pour le lendemain: ce message lui fut remis par le prince Troubetzkoï, aide de camp de l'empereur, et un peu gendre de ma mère, puisqu'il avait été le second mari de ma sœur aînée, dont il était alors déjà séparé.

À peine éveillée et déjeunant en peignoir avec l'abbé Piattoli, ma mère fut très surprise de voir entrer dans son cabinet un officier russe, qui, n'ayant trouvé personne dans l'antichambre, arrivait sans être annoncé. L'abbé reconnut et nomma l'empereur. Sa Majesté baisa la main de ma mère, qui, d'après l'usage du pays, approcha la joue. Elle était encore assez jolie pour que l'absence de toute parure ne lui fût pas défavorable. L'empereur la trouva ce qu'elle était en effet, belle, aimable et grande dame autant que personne du monde. Elle fut invitée à passer quelque temps à Kaminostroff où la cour était alors, et trouva toujours dans les différentes courses qu'elle fit aux environs de Pétersbourg la maison de l'empereur à ses ordres. Au bout de deux mois elle eut terminé ses affaires de la manière la plus satisfaisante, et quitta la Russie emportant mille souvenirs précieux de l'accueil charmant qu'elle avait reçu des deux impératrices et heureuse, enchantée de l'amitié qu'Alexandre lui avait témoignée. Cette amitié s'est soutenue longtemps sans nuage; la confiance dont ce monarque honorait ma mère a toujours été justifiée, et fut même dans quelques circonstances d'une utilité réelle aux vues politiques de ce prince.

VII

Après la bataille d'Iéna, la princesse Dorothée quitte Berlin avec la famille royale.—Elle va rejoindre sa mère en Courlande.—Tableau de ce pays.—Les mœurs des habitants.—Séjour à Mittau.—Louis XVIII.—La duchesse d'Angoulême.—La cour de Mittau.—Projet de mariage entre le duc de Berry et la princesse Dorothée, arrangé par M. d'Avaray avec la gouvernante.

Revenue en Courlande pour n'y passer que six semaines, ma mère y fut retenue pendant tout le cours de la mémorable année 1807. J'ai dit qu'elle m'avait laissée à Berlin; c'est de cette ville que dans les premiers jours d'octobre, je vis l'armée prussienne détruite, et les trois quarts du royaume envahis. Les mauvaises nouvelles se succédaient si rapidement, il y avait eu si peu d'intervalle entre le commencement des hostilités et le désordre d'une complète déroute que le hasard seul présida aux dispositions qu'il fallut prendre. La mort du prince Louis à Saalfeld[78], la perte de la bataille d'Iéna[79], consternaient Berlin. Le bruit de la prise de la reine se répandit même; elle s'était, disait-on, obstinée à rester près du roi, et avait été enlevée dans la bagarre générale par des partisans français. Mais pendant qu'on allait aux informations, on vit une voiture attelée de six chevaux qui couraient bride abattue, s'arrêter devant le palais; la reine en descendit, passa une heure à brûler quelques papiers et à donner des ordres pour le prompt départ de ses enfants; puis montant de nouveau en voiture elle partit en annonçant l'intention d'aller attendre le roi à Küstrin[80]. Immédiatement après son départ, toute la famille royale quitta Berlin. Ma marraine me fit dire qu'il serait imprudent de rester dans une ville qui, bientôt, allait être occupée… qu'il fallait partir et aller à Danzig où elle se rendait, ainsi que le prince royal. En effet, il eût été hors de toutes convenances de continuer à habiter, seule avec ma gouvernante, une vaste maison dont des officiers français allaient s'emparer. Mon désir de partir était encore augmenté par la crainte que j'avais d'être privée, pendant longtemps, de toute communication avec ma mère; comment, d'ailleurs, ne pas suivre le sort d'une malheureuse famille à laquelle j'étais dévouée… Notre résolution fut bientôt prise, mais les obstacles matériels qui s'opposaient à notre départ étaient infinis. Après avoir jeté pêle-mêle nos effets dans nos malles que l'on avait beaucoup de peine à placer sur des voitures de ville, occupation qui nous prit deux heures, nous partîmes avec mes chevaux; ceux de la poste étaient tous employés par le service de la famille royale. Nous cheminions si lentement que nous craignions toujours d'être poursuivies par les ennemis, et que nous n'osions mettre la tête à la portière de peur d'apercevoir quelques éclaireurs français.

À Freienwalde[81], le premier relais en quittant Berlin, pendant que nous cherchions vainement à fléchir le maître de poste pour avoir des chevaux, le roi arriva; nous étions si inquiets sur son sort que nous jetâmes des cris de joie en voyant sa voiture au milieu de celles qui couvraient la route! Dans ces premiers moments de peur, les personnes les moins exposées avaient fui comme celles qui l'étaient davantage; sans argent, sans ressources, dans de mauvaises charrettes, on voyait des familles entières encombrer les villes et les villages. Ce spectacle devait être d'autant plus déchirant, pour le roi, que son peuple ne l'a jamais, un seul moment, accusé de ses malheurs.

Au passage d'un bac, près de Stargard[82], nous rejoignîmes le prince royal et apprîmes l'entrée de Napoléon à Berlin…

Arrivée à Danzig, j'écrivis à ma mère, pour lui dire où j'étais et lui demander ses projets. Sa réponse ne m'y trouva plus; car les projets de l'armée française nous obligèrent à quitter cette ville que l'on s'apprêtait à défendre. Toute l'émigration s'établit alors à Kœnigsberg où l'on était fort mal; la trop grande affluence du monde faisait que l'on y manquait de tout. Nous étions assez près de la Courlande, et l'on nous conseilla d'aller rejoindre ma mère; nous nous mîmes, en effet, en route. Les adieux de tous mes jeunes amis, le manque de nouvelles de maman, la saison avancée qui rendait le froid très vif, et la sombre tristesse des côtes de la Baltique, rendirent ce voyage le plus pénible qu'on puisse imaginer. De Kœnigsberg à Memel, on suit le bord de la mer pendant quarante lieues, à travers des sables mouvants qui arrêteraient à chaque pas, si l'on négligeait la précaution de se tenir toujours assez près de la mer pour être touché par la lame. Mais au mois de novembre la Baltique est très orageuse et les vagues couvraient notre voiture de manière à faire craindre qu'elle ne fût entraînée dans les flots. Quelques sapins, de petits coquillages, de grands morceaux d'ambre, quelques mauvaises cabanes de pêcheurs, qui offrent de loin en loin un triste asile, voilà ce que l'on trouve sur cette plage déserte. Le soir du second jour de notre voyage nous arrivâmes à la pointe du Strand qui est séparé de Memel par le Kurische Haff. La mer était trop mauvaise pour qu'aucune embarcation voulût se charger de nous; et un froid très vif ne nous permettait pas de passer la nuit dans notre voiture. Nous fûmes donc obligées d'entrer dans un horrible petit cabaret où nous ne vîmes que des matelots qui se grisaient en attendant le jour. Pendant qu'à moitié cachée derrière un énorme poêle, je cherchais à m'endormir, nous vîmes entrer dans ce taudis, un homme courageux qui arrivait de Memel, dans une barque qu'il s'était procurée à force d'argent. Nos gens lui avaient appris mon nom, et c'était moi qu'il cherchait. Ma mère prévenue de mon arrivée par une lettre, et sachant tout ce que le voyage offrait de pénible, dans cette saison, avait prié un ancien serviteur de mon père, M. de Butler, de venir à ma rencontre. Elle m'écrivait par lui et m'envoyait toutes sortes de provisions, parmi lesquelles de bonnes fourrures, dont la précipitation de notre départ ne nous avait pas laissé le temps de nous munir, furent les mieux accueillies.

Je trouvais sur ma route une partie du bon accueil qui avait réjoui le cœur de ma mère; aucun souvenir particulier ne se rattachait à moi, mais j'étais sa fille, et le nom de princesse de Courlande, que je n'avais pas encore changé, me valait toute sorte de témoignages d'affection.